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Publié par Henri Lhéritier

Frédérique Clémençon : inoubliables "petits"

"Les Petits" de Frédérique Clémençon.

(Editions de l'Olivier, 18 euros)

Ayant perdu l’habitude de me réjouir à propos de la littérature contemporaine, je ne dois pas laisser échapper une occasion, lorsque je reçois comme une grande gifle (certains coups sont bons à prendre) un livre moderne et excellent. Cette gifle bienvenue, je la dois à Frédérique Clémençon, et à son

Les Petits, tout fraîchement sorti (janvier 2011) aux Editions de l’Olivier.

Voici un recueil de nouvelles d’une rare efficacité.

Ce n’est pas l’efficacité de la conteuse, ni son imaginaire, pas plus que son originalité ou les prouesses de la styliste qui font la richesse de ce texte, ce sont ces éléments ensemble se mettant en valeur les uns, les autres, et se fondant dans une harmonie esthétique pourvoyeuse d’allégresse. Lorsque mots, idées, événements s’assemblent comme une symphonie, cela s’appelle la littérature.

Et lorsqu’on ne comprend pas pourquoi cela fonctionne si bien, où est le truc, de quel savoir-faire il s’agit, qu’on a beau tourner et retourner les pages, ça part de là, non plutôt d’ici ou de là, tiens, ou alors c’est ce mot, ou ce verbe, non c’est ce personnage, cette scène, ou ce sont peut-être ces thèmes, ce climat, et qu’on ne trouve rien, mais que, subjugué et illuminé comme devant un grand vin, on continue de chercher, alors on a touché au mystère de l’art et, il faut se rendre à l’évidence, on a pénétré dans ce territoire si fermé, si défendu, si rare de la grande littérature.

L’enjeu n’est plus l’écrivain, ni son sujet, c’est notre façon de nous évaluer dans le monde qui nous est livré, car dès les premières lignes nous avons quitté le nôtre.

On peut dire des « Petits », qu’il s’agit, entre autres, ce n'est pas que ça, de textes (huit nouvelles, toutes aussi épatantes les unes que les autres) présentant des regards d’enfants sur la société, sauf la dernière nouvelle, éblouissante mise en scène d’un raout chez des enseignants bobos. Des regards d’enfants plus sévères que des regards d’adulte parce qu’ils sont moins désabusés, parce qu’ils voient plus nettement la stupidité, les petitesses, les violences, mais des enfants qui ne condamnent pas, ils s’en moquent, ils ont autre chose à faire, ils tentent de s’en sortir seuls, parce que la vie, n’est-ce pas, ça s’affronte d’abord seul.

Ces échecs, ces lâchetés, ces malheurs qui ont fini par désespérer les adultes, les « Petits » s’y confrontent avec candeur, étonnement, émerveillement ou cruauté, parfois en prenant des coups, mais leurs armes ne sont pas encore émoussées. Ils regardent avec stupéfaction ce que devient le monde chez les adultes : ces mères malheureuses ou indignes, ces pères rejetés ou absents, ces familles dilapidées, quel gâchis, et ils foncent parce que la vie est là, devant eux, tentante malgré tout, parce que la jeunesse est le contraire de la désillusion, et parce qu’elle n’est pas non plus l’illusion.

Y a-t-il un message derrière ces histoires rudes, pourquoi pas ? L’auteur ne s’en mêle pas, c’est notre affaire, Frédérique Clémençon nous laisse libre de décider ce que l’on veut.

Frédérique Clémençon ne m’était pas tout à fait inconnue, j’avais lu d’elle, il y a quelques années un superbe roman, Colonie, paru aux Editions de Minuit.

Les Petits, c’est de la même trempe.

Un mot du style tout de même, Frédérique Clémençon ne le sacrifie pas à ce réalisme commercial qui voudrait que ce qu’on lise, on l’entende aussi dans la rue, qu’on l’imite de la rue, la littérature n’est pas du ressort de l’oral ou du commun audible ou de la rue, elle a une forme propre, cette forme c’est l’écrit, par l’écriture est dit ce qui ne peut être qu’écrit, comme par la peinture est représenté ce qui ne peut être que peint.

C’est aussi ça, l’art de Frédérique Clémençon.

Henri Lhéritier