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Publié par Henri Lhéritier

Jacques Martinez : l'art de fabriquer le monde

« Espagnol de merde ou la véritable et longue histoire des cinq saisons » de Jacques Martinez. Né en 1944 dans un petit village des environs d'Alger, Jacques Martinez vit à Nice à partir de 1956. Peintre et sculpteur marqué par la culture méditerranéenne (en particulier l'Italie, l'Espagne de ses origines familiales mais aussi le Roussillon où il a vécu), il a exposé ses oeuvres en Europe et aux Etats-Unis. En 2007, il présente "Cinc Estacions" à la galerie Benamou à Paris, exposition "autobiographique" qui a inspiré son dernier livre.

Editions Grasset, collection Figures dirigée par Bernard-Henri Lévy. Chez ce même éditeur également "Moderne for ever" (1985) et "Par Hasard et par exemple" (1999)

Lorsqu’un peintre écrit, il faut se précipiter pour le lire.

Je n’écris pas, je vous parle, dit Jacques Martinez à plusieurs reprises, dans cette « Véritable histoire des cinq saisons ». Alors, s’il parle, il faut l’écouter.

On se prend aussitôt à aimer cette parole, chuchotée, plus assurée quand il s’agit de son art, même si elle est nourrie d’inquiétudes, mais jamais péremptoire, posée sur le papier, à la manière d’une touche de peinture qu’inscrit sur une toile un projet ou un hasard propice.

Les peintres qui écrivent sont des humains richissimes. Ils ont à leur disposition deux moyens d’expression, parmi les plus beaux, la littérature et la peinture. Pauvres de nous qui les écoutons et les lisons et les regardons et qui rêvons, en vain, d’en posséder un, au moins un.

Jacques Martinez : l'art de fabriquer le monde

« Espagnol de merde », Jacques Martinez entend un jour cette insulte à lui adressée alors qu’il est en train de lire un journal espagnol dans une rue de Perpignan. Elle est à l’origine du livre. Un déclic, une vision, l’œil d’un peintre est capable de saisir de fragiles instants et d’en faire une œuvre, l’écrivain, lui, capte des mots et décide de se lancer dans une introspection que l’on suit avec délice, parce qu’elle s’allie aux images, les deux moyens d’expression s’enrichissant mutuellement de leur propre potentiel de découverte du monde : Pourquoi « Espagnol de merde » ? Qui suis-je ? D’où viens-je ? Qu’est-ce que je peins ? Pourquoi ? Qui sont mes amis, ma famille ? Quelle est mon histoire ?

Sur le ton d’un entretien, Martinez décide de se raconter, d’exécuter au fond un autoportrait, se retrouvant lui-même, tout au long des arcanes d’une vie artistique, intellectuelle, sociale, dans la redécouverte de ses lieux de vie, de ses voyages, aux chocs de ses rencontres, de ses lectures, de ses expositions, dans la compagnie d’écrivains qu’il aime, de peintres qu’il admire, avec, en perspective, son attachement pour Marie sa compagne sans cesse citée, inspiratrice aimante et aimée.

Le plaisir du lecteur s’installe parce qu’il a le sentiment de recevoir ces confidences dans l’atelier du peintre, entouré de châssis appuyés aux murs, d’enroulements de toiles, de tableaux en gestation, de pots en fouillis, de tubes écrasés, de pinceaux durcis, d’odeurs de peinture, de vernis et que, de temps en temps, Martinez arrête son travail, se tourne vers lui et lui parle de son art et de sa vie.

Cette œuvre, les Cinq saisons, qu’au fil du livre il recompose devant le lecteur, selon un processus qu’un sagouin chic appellerait work in progress, terme surexploité parce qu’on considère sans doute qu’il est moderne, auquel on préférera mille fois la notion de travail en train de se faire, tellement plus belle, tellement plus respectueuse de ses origines, tellement plus suave dans ses sonorités, cette œuvre, délivrée par des mots et des images, entrelace sa conception autour des souvenirs du peintre. Inattendue, multiple, foisonnante, respectueuse de l’histoire de la peinture mais résolument nouvelle, radicale parfois, elle se joue, via une multitude de techniques, des savoirs anciens de l’observateur ou du lecteur qui tentant d’en saisir la cohérence finit par comprendre, transformé, qu’il contemple de l’universel en corrélation avec une vie et une esthétique individuelle.

Au travers de cette création commentée, expliquée pour autant que l’on puisse expliquer des tableaux, apparaissent les propres lignes de fuite du peintre, sa naissance en Algérie, ses origines minorquines, sa vie à Nice, à Paris, il n’oublie rien de ce qui l’a formé, de ce qui l’anime, de ce qui le fait vivre et le fait peindre, de sa pleine adhésion et de son appartenance revendiquée à une histoire et une géographie : la Méditerranée. Jusqu’à son séjour en Roussillon, où le lecteur du cru s’émerveille parce que se reflètent, dans les yeux de Martinez, des horizons qu’il reconnaît.

« Je veux des paysages », dit-il tout enfant à son grand-père lorsque celui-ci lui demande quels jouets il souhaiterait qu’on lui offre à Noël.

Cette visite dans l’intimité d’un grand peintre contemporain est un plaisir littéraire et visuel puisque figurent dans le livre, en noir et blanc, les œuvres qui composent ces Cinq saisons, dont Martinez, dans le mouvement de création, laisse parfois deviner ou effleure seulement les intentions. On peut les retrouver en couleurs sur son site (voir ci-dessous).

La scène de l’accomplissement, c’est-à-dire de la réception de l’œuvre est émouvante. Jacques Martinez accueille Catherine Millet, directrice d’Art Press et Jacques Henric, aux portes de son atelier, anxieux de connaître leur réaction à la découverte de la série, exécutée, des Huit saisons, premier titre de l’opus. Le silence des deux visiteurs, leur façon de s’approcher puis de s’éloigner de chaque tableau, mettent le créateur dans un état de fébrile attente. Observant le moindre de leurs mouvements, tendant l’oreille à chaque parole, rare, prononcée par eux, Martinez peintre reconnu, est pris d’un trac de débutant, puis soudain on comprend sa délivrance lorsque Catherine Millet lui fait part de son enthousiasme même si elle ôte trois saisons d’un coup à l’intitulé de la série, puisque ce fut elle qui donna le titre de Cinq saisons, qu’il rebaptisera aussitôt Cinc estacions, Méditerranée oblige.

Martinez, au terme de ce livre attachant, exorcise le titre volontiers provoquant et jeté en pâture au lecteur : Espagnol de merde. Le peintre est bien originaire de quelque part mais ce quelque part est notre commune appartenance.

Il y a trois façons de voir le monde, nous dit Martinez :

Chercher à le comprendre, c’est celle du philosophe.

Vouloir le maîtriser, c’est celle du politique.

Tenter de le fabriquer, c’est celle de l’artiste.

Dans cette « Véritable et longue histoire des cinq saisons », on écoute, on lit, on regarde un créateur et c’est un grand bonheur.

Henri Lhéritier

"Julio - Torino Afternoon" : l'une des oeuvres de "Cinc estacions".

"Julio - Torino Afternoon" : l'une des oeuvres de "Cinc estacions".

Quelques propos de Jacques Martinez sur son art de fabriquer le monde.

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Cath. 23/06/2013 18:50

En fait, j'ai lu ce livre comme un auto-portrait de l'artiste, et un lexique de son oeuvre.
Tout ce qui le traverse, c'est dans ses tableaux, ses gravures, ses sculptures.
A mon avis, il ne fabrique pas le monde, il l'interprète, il nous le rend mieux perceptible…. et chez lui, chez Jacques Martinez, l'empreinte personnelle est particulièrement forte. Toute son oeuvre, c'est un monde à lui seul qui s'inspire du moment, des lieux traversés (et il est très cosmopolite), de son histoire personnelle, de ce qu'il entend, ce qu'il voit, ce qu'il ressent… Tout part de l'intérieur, et jaillit ensuite sur la toile, sur le papier. C'est un artiste contemporain, il pense avant de faire ("on peint plus avec la tête qu'avec les mains"), il ne se contente pas de décrire le monde, il le transforme, il le re-crée, il le transcris, le traduit… en images, avec cette nécessité, cette urgence propre au créateur, au poète…
Ai apprécié la première partie du livre qui nous donne les clefs de ses productions. Expliquer pour nous donner à comprendre.
Comprendre et alors apprécier ?
Peut-on apprécier dans l'ignorance de la genèse d'une oeuvre ?
En littérature, c'est certain.
En arts visuels, actuellement, c'est moins sûr. Au-delà de toute connaissance de l'Histoire de l'art.
Ce qui parait clair, en tous cas, à la lecture de cet "Espagnol de merde" (quel titre quand même !), c'est qu'un artiste travaille à partir de son vécu, de l'existant, du déjà-fait (les prédelles, les montres molles, Zurbaran, …) : et là, il nous en fait la démonstration, claire et nette.
Rien ne se crée, tout se transforme.
Ai moins aimé la seconde partie, trop personnelle, trop confidentielle (tous ces noms cités : amis, artistes, connaissances, ils apprécieront certainement l'hommage, mais pour le lecteur lambda… ça parait un peu superflu).
Ce que j'en ai retenu, de plus prégnant, c'est - de ses trois questions auxquelles il tente de répondre - celle qui a trait à l'art contemporain. Ca vaut le détour, surtout qu'il le dit avec beaucoup d'humour (et de sourire, toujours).
Il ne cherche qu'à se plaire, c'est bien, ça… C'est la marque d'une forte personnalité… mais, toujours à mon avis, c'est le plus difficile. C'est une quête interminable.