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Publié par Chantal Lévêque

John Coltrane : je jazze donc je suis

"John Coltrane, la musique sans raison" de Michel Arcens. Sous-titre : "Esquisses d'une philosophie imaginaire, Essai pour une phénoménologie du jazz". Michel Arcens a obtenu le prix Vendémiaire des Vendanges littéraires 2010 pour son livre "Instants de jazz".

(Editions Alter Ego, 220 pages, 17 euros)

Amateur éclairé de jazz et de philosophie tout à la fois, ce livre est pour toi !

Parce que c’est à partir de cette icône de jazz que fut John Coltrane que Michel Arcens développe dans son ouvrage une longue réflexion, profonde et documentée, sur la substance même de sa musique.

En privilégiant l’attitude philosophique de ses créations, il tente d’élaborer une phénoménologie du jazz et, comme le dénote le titre de son livre, il s’agit là d’esquisses, d’une philosophie imaginaire, d’un essai. A quoi l’on reconnaît toute l’humilité, le caractère réservé de l’auteur qui s’aventure pourtant dans un domaine qu’il maitrise aisèment.

« Le jazz, manifestation de la vie.

Le jazz, comme une philosophie de la vie. »

Voilà donc un livre un peu particulier que personne n’avait encore songé à écrire, me semble-t-il.

Dès les premières pages, il nous avertit : de Coltrane nous n’apprendrons que peu de choses de son « histoire », proprement dite. Il n’est pour lui que la parfaite incarnation de ce que représente le jazz et de cela seulement il sera question. Ce génie, cet inventeur ne vivait que pour et par sa musique.

« La musique était toute sa vie ».

Notre essayiste interpelle de nombreux auteurs qui se sont penchés sur le parcours de cet illustre saxophoniste, mais, sachez-le, lorsque pour étayer sa thèse, il en vient à convoquer Heidegger ou Michel Henry, il faut s’accrocher !

J’admets avoir été quelque peu effarouchée à la lecture de certains chapitres. Lorsque par exemple, il est question d’une musique impossible (« un possible, demeurant toujours en l’état du possible, et qui pourrait être aussi bien impossible »), ou de l’instant où se joue la musique (hors du temps).

Quelquefois, la démonstration devient trop abstraite pour pouvoir s’y retrouver (à moins, bien sûr, de faire partie du cercle des lecteurs assidus de philosophie).

A d’autres moments, ses enthousiasmes m’ont un peu freinée dans le plaisir de découvrir sa vision du musicien. L’envie de résister à l’idée que Coltrane aurait été « tel un dieu, ou un ange », musicien mythique, musicien tragique… m’a traversée.

Mais je n’ai pas eu le privilège de l’approcher, il est vrai, tels ses contemporains.

Bien heureusement, l’écriture de Michel Arcens n’en est pas moins limpide et il maitrise à merveille son sujet : il suffit de s’éloigner de ces passages un peu trop pointus pour le suivre sur ses nombreux chemins de traverses, dont certains vous émerveillent par la clarté et la profondeur de ses raisonnements.

D’autant plus que reviennent à la surface les idées qu’il a déjà développées avec succès dans son précédent ouvrage (« Instants de jazz », primé par notre jury, rappelons-le, en 2010).

A savoir : que le jazz est musique de liberté, d’instantanéité, de partage, d’imaginaire, d’invention, impossible, imprévisible. De spontanéité, de sentimentalité, d’émotion, de sensation de sensualité, de poésie, de mystère et d’indéfinissable. Une musique originelle et absolue, singulière. Une chose étrange, une énigme…

J’avancerai que beaucoup de ce qu’il nous dit dans cet ouvrage-là peut s’appliquer à toute la musique en général – et quelquefois même à la littérature (quand il cite Pavese à la page 144, par exemple). Il en ressort une sorte d’universalité qu’autorise ce lien qu’il établit avec ce qu’il nomme « une philosophie esthétique, une philosophie toute entière fondée sur l’esthétique qui est, au fond d’elle déjà, une phénoménologie ». Je pense à ce passage sur l’analyse du geste de création, de tout geste esthétique : l’approche technique qui ne saurait en révéler tout le mystère.

Et la jubilation à découvrir, sous sa plume, les arcanes de l’improvisation. Ou encore sa réflexion, sa prise de position sur le phénomène de l’émotion que provoque la musique. Nul doute qu’il ne se situe pas du côté des structuralistes, des matérialistes, à la vision scientiste, qu’il ne peut se résoudre à croire que la musique ne serait qu’un phénomène physiologique (comme Levitin le démontre, avec cet exemple frappant d’un arbre qui tombe dans la forêt et qui ne produirait aucun son si personne n’était là pour l’entendre!). L’enchantement du corps passe par un autre lieu, qui ne serait pas que matière… Et Nietzche qu’il convoque pour étayer sa thèse.

Et il en va ainsi souvent, et c’est ce que j’apprécie dans le travail de Michel Arcens : ces fréquentes références à des écrivains, des philosophes (Kierkegaard, Faulkner, Jankélévitch, Lévi-Strauss, Bachelard), des poètes (Bonnefoy, Reverdy, Rainer-Maria Rilke) – citations à l’appui.

« La musique et les mots » pour poser que « le poète est musicien et le musicien est poète».

Ce fin connaisseur de jazz est un penseur, un chercheur, un grand lecteur et un philosophe. Un créateur de pensée.

Toute sa sensibilité, sa clairvoyance, sa créativité et son humanité transparaissent dans le petit texte qui clôt son ouvrage. Serait-ce un avant-goût d’une prochaine aventure littéraire, un galop d’essai, une esquisse de quelque chose en devenir ?

Je ne peux que l’encourager en ce sens tant il y a dans son écriture, maitrisée, quelque chose qui touche au cœur, qui sonne juste et qui vous oblige à penser…

Chantal Lévêque

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