Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Henri Lhéritier

L'art français du roman (américain)

"La disparition de Jim Sullivan" de Tanguy Viel. Auteur de "L'absolue perfection du crime" (Prix Fénéon 2001), "Insoupçonnable" (2006), "Paris-Brest" (2009), Tanguy Viel, 40 ans, a également publié un livre remarqué sur Hitchcock ainsi qu'une vie de Jésus ("Cet homme-là").

(Editions de Minuit, mars 2013, 153 pages)

Avec La Disparition de Jim Sullivan, Tanguy Viel se pose la question qui hante les romanciers français : pourquoi l’histoire d’un type, en chemise à carreaux et casquette de canard, qui se poivre au mauvais whisky, juché sur le tabouret d’un bar lugubre du fin fond du Minnesota, a vocation à l’universel, alors que celle du même qui s’enfile des pastis secs les uns après les autres sous les platanes d’une ville du midi de la France, ne peut prétendre à autre chose qu’à une modeste classification dans la catégorie des romans régionalistes.

Les auteurs français, désormais qualifiés de locaux, ressemblent à des petits vieux assis sur un banc de promenade, parlant de la pluie et du beau temps, dont les livres sont tout juste bons à garnir les rayons de poussives bibliothèques publiques, tandis que, circulant en jets, descendant dans les palaces de toutes les capitales, éclusant des grands crus comme moi de l’eau municipale, adulés de tous, se tapant nos maris, nos femmes et nos enfants à tire-larigot, leurs homologues américains, vêtus de modernité éclatante, représentent à eux tout seuls la littérature et le génie créateur du siècle.

Certains penseurs apocalyptiques fulminent que ceci est dû à l’effondrement de la France, à l’immigration et à je ne sais quoi encore et d’autres, dont Tanguy Viel, plus raisonnables pensent que c’est à cause du commerce triomphal et de l’hégémonie du dollar. L’unité de mesure du monde est devenue aussi celle de la littérature et le principe sous-jacent de ses récits.

Tanguy Viel, pour le prouver, décide de se lancer dans la rédaction d’un roman à l’américaine, La Disparition de Jim Sullivan, disparition dont on se fout un peu et lui aussi, en nous faisant assister au déroulement de l’opération. Facile, on connaît tous les stéréotypes. Quels que soient les romans ou les romanciers, on les retrouve toujours : une ville déglinguée avec des bâtiments industriels en friche ou abandonnés à un Rambo quelconque, quelques gratte-ciel de ci de là, un professeur d’université dépressif qui picole un peu, beaucoup même, qui néglige sa femme qui, elle, ne néglige pas son voisin, des 4 x 4, un barbecue, la pelouse d’une villa, du base-ball, des amis rupins, oisifs ou hyperactifs qui se déchirent, des flash-back, une bourse qui prospère ou s’effondre, un président qui meurt, un autre qui accède sans élection supplémentaire à des privautés sous un bureau. Les plus grands écrivains eux-mêmes n’échappent pas aux ravages du marketing littéraire, Philip Roth, par exemple…

J’étais en train de me dire que j’avais un certain toupet de mêler Philip Roth à cette histoire, lorsque Tanguy Viel, à la page 63, le cite en compagnie de Jim Harrison, Laura Kasischke, Joyce Carol Oates, Alice Munro, du coup, libéré, je prétends que je pourrais, moi aussi, en citer des multitudes, car ils sont tous liés par une même farine ces écrivains et puisent dans le même sac. Je comprends maintenant l’intérêt que je trouve souvent à la lecture de ces œuvres, le marketing est si insidieux et vise parfois si juste, je comprends surtout ma lassitude, car l’uniformité et la répétition sont d’horribles rengaines et tout à coup aussi ce sentiment m’envahit : on me prend depuis trop longtemps pour un imbécile !

La ménagère de moins de cinquante ans raffole de ces situations, disent les éditeurs à leurs auteurs, et les lecteurs français en sont friands aussi, alors vous allez écrire ce genre de conneries, un point c’est tout. Et ils continuent leurs recommandations, du fond de leur fauteuil, avec dans leur dos, sur la cheminée, les multiples récompenses qu’a obtenues leur écurie, car leurs auteurs, effondrés devant eux, tentent de préserver un minimum de dignité : ta, ta, ta, ta… messieurs, c’est ainsi et pas autrement, et si un jour, la ménagère de moins de cinquante ans n’aime plus ce style, si elle se met à trouver géniale la culture des navets sur un balcon, il faudra me faire des romans sur la culture des navets.

Compris ?

Rompez !

La Disparition de Jim Sullivan est un double roman. On lit le roman américain en même temps que l’on assiste à sa confection, l’auteur choisit les ingrédients, explique ses choix au lecteur, dit, en sortant des trucs et des machins de sa caisse à outils, qu’il aurait pu faire ceci ou cela, qu’il a choisi cet événement plutôt que cet autre, ou ce passé, ou ce nom de famille et lorsqu’on ferme le livre, à travers ces hésitations, ces interrogations du narrateur et cette dérision dont il fait parfois preuve, on a aussi le sentiment d’avoir lu un roman français.

Nanti de ces ingrédients rodés aux goûts des lecteurs, le roman américain est d’une grande fertilité, avec lui tu peux pondre un Raskolnikov, un Lucien de Rubempré ou une Anna Karénine comme qui rigole. Pourvu que ce soit écrit en anglais, ou traduit de l’anglais, les pays émergeant et ceux en passe d’être immergés s’y jettent dessus.

Le roman américain devient l’actif toxique de la littérature mondiale.

Deux romans en un et pour quelques euros seulement. L’éditeur des Editions de Minuit, en plus d’être un bienfaiteur de l’humanité par les talents qu’il expose, sauvegarde nos budgets, il a compris le malaise insupportable de la dette souveraine, privée, intellectuelle, gastronomique et profondément sexuelle qui pèse sur nos épaules. Ses bouquins valent quatre sous : 14 euros pour La disparition de Jim Sullivan, qui dit mieux ? Surtout lorsqu’il s’agit de livres beaux comme des coquilles St. Jacques poêlées.

C’est tout un art et c’est très périlleux cette idée d’écrire sur un roman en train de se faire, en général cela donne les choses les plus convenues et les plus horripilantes, l’auteur, dans la majorité des cas, se vautre, n’est pas Diderot qui veut et il faut avoir de sérieux dons et du génie pour écrire un Jacques le fataliste.

Tanguy Viel réussit cette gageure, il est vrai qu’il possède le modèle de ce qu’il ne faut pas faire : le roman américain, et qu’en même temps il a sous la main, la ressource du roman français pour lequel il a déjà montré son savoir-faire.

Et ma foi, il réussit l’un et l’autre.

Henri Lhéritier

PS : Je me demande si je ne me suis pas laissé emporter et si je traduis bien le sentiment de Tanguy Viel vis à vis de la littérature américaine. N’ai-je pas trop facilement donné libre cours à la moquerie ? Allons, allons ! Il existe là-bas, d’authentiques écrivains et de grands romans. Il fallait que ce soit dit, même en post-scriptum.

Commenter cet article

Didier Pobel 27/03/2013 10:26

Quelle énergie, cher Henri Lhéritier. On se délecte de cette chronique comme on déguste un romani menut...

Ath. 24/03/2013 01:51

Si j'ai bien compris, c'est un roman français qui dénonce les recettes du roman américain, qui ringardise - justement roman à l'appui - le formatage à but lucratif de la littérature anglo-saxonne. Rien d'étonnant, vu l'ampleur que prend les ateliers d'écriture là-bas... Moi, ce n'est pas tellement la forme qui me gêne, dans ces romans-là... parce que j'en apprécie le fond ! Et tout ce qu'il y a encore derrière ce fond-là... Heureusement que tu as rajouté un PS à ta critique, parce que quand même, assassiner P. Roth comme ça, sans préavis, c'est pas très sympa. Tout cela ne m'empêchant pas de retourner à Diderot et consort... et d'aller déguster mes coquilles St Jacques poêlées (justement, je viens de m'en acheter au marché) en méditant sur le rôle du traducteur, dans cette histoire-là. Personne n'en parle jamais, de cette anguille-là... Il en parle, lui, Tanguy ?