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Publié par Marie Bardet

Lionel Duroy : l'homme qui tremble et nous avec

"Colères" de Lionel Duroy (2011). Lionel Duroy a publié en 2010 “Le chagrin” qui a obtenu le grand prix Marie Claire du roman d’émotion, le prix Marcel Pagnol, le prix François Mauriac et le prix des lecteurs de Brive-la-Gaillarde. Il a publié en 2012 "L'hiver des hommes".

(Editions Julliard, 216 pages, 18 euros)

Lionel Duroy est très sollicité. Il prend des trains qui l’emportent vers des chefs-lieux de province, des librairies, des cafés, des cercles de lecture, qu’il rallie en taxi. Dans l’auto crépite la radio et le chauffeur, s’il est en verve, y va de son petit commentaire : " Que des gus comme De Gaulle ou Churchill nous racontent leur vie, ça je peux le comprendre, mais qu’un gars absolument inconnu au bataillon vienne nous relater ses petites misères... Je ne vois vraiment pas qui ça peut intéresser". Stupeur et tremblement de l’auteur qui s’est reconnu dans ce portrait. Une interview radiophonique aura sans doute attiré l’attention du bonhomme sur son cas. Débattre sur le fond en prenant le risque d’être démasqué, ou se taire, Lionel Duroy choisit de monter au créneau : "Vous n’avez pas remarqué que tout ce que nous vivons, tout ce qui arrive, est déjà arrivé aux autres ? Seulement ils sont morts sans pouvoir nous raconter comment ils s’en sont sortis. Plutôt dommage, non ?"

Stupeur et incompréhension du chauffeur sauvé par la rediffusion de “Que la montagne est belle”. Plein volume et respect mutuel pour Jean Ferrat. Notre auteur qui en possède tous les disques est à pied d’œuvre pour défendre la sienne. Devant un parterre féminin, et conquis.

Conquise ou mieux, émue, je l’ai été non pas dans les toutes premières pages, mais en progressant dans la lecture de “Colères”. Hélène, l’épouse fétichisée, David, le vengeur pas même masqué, Anna, Coline, Claire et les autres sont entrés dans ma vie comme un courant d’air. Violent, le courant d’air. L’auteur n’a pas son pareil pour vous tourmenter avec des problèmes qui, à première vue, ne sont pas les vôtres. Sauf si l’on en croit la réplique du passager au chauffeur, “tout ce qui nous arrive est déjà arrivé aux autres”. Mais alors, et moi ? Vision de cauchemar : votre amour vous délaisse, vous êtes le dernier à l’apprendre mais ses valises sont déjà bouclées dans sa tête ; votre fils vous plante avec des dettes XXL et un paquet de merde pas juste accommodé au shit ; votre fille aînée n’a qu’une hâte, se barrer du domicile familial ; les cadettes se détestent et les poubelles de tri débordent sur les trottoirs de la place Jourdain ou les poivrots campent toute l’année sur des matelas pisseux.

Pour ce livre, c’est une première, j’ai dérogé à la vitesse, à l’élan qui me pousse à chroniquer très vite le bouquin qui m’a plu comme si le temps, en s’installant, risquait de défaire les liens tissés dans l’intimité du tête-à-tête. J’ai reposé le livre, annoncé laconiquement à mes camarades du jury que je désirais qu’il entre dans la sélection, commandé “Chagrin” (que je n’avais pas lu), et attendu. Pendant plus d’un mois, je me suis consacrée à l’écriture de mon roman et repoussé toute distraction et tout (autre) travail. La culpabilité m’a saisie à J-1, veille de la réunion extraordinaire de jury qui doit établir la liste des lauréats pressentis. Les “Colères” de Lionel Duroy, n’étaient-elles pas un peu les miennes ? Au nom des affinités électives que je nous imagine partager, avais-je le droit de garder tout Duroy pour moi ? Cette virée qu’il nous conte dans ce café de province m’a rappelée à la raison. À Rivesaltes aussi, des rousses flamboyantes, des brunes piquantes, des blondes vénitiennes, des argentées éblouissantes – que d’opportunes retransmissions de matchs de l’USAP privent plus souvent qu’à leur tour de compagnons empressés – sont vraisemblablement prêtes à confesser le malheureux, plutôt joli garçon et si peu avare de sa personne.

Sur un plateau de télévision aux côtés d’Annie Ernaux qu’il situe au panthéon de la littérature (applaudissements, ndlr), Lionel Duroy m’a convaincue et de sa sincérité, et de son amour immodéré pour l’écriture, et de la générosité avec laquelle il saurait rendre aux Rivesaltaises (et aux Rivesaltais non amateurs de rugby s’il en existe...) les vives attentions qu’elles lui prêteraient au cours d’un week-end d’insurpassables agapes catalanes et néanmoins littéraires.

Marie Bardet