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Publié par Chantal Lévêque

La beauté traquée dans l’atelier de Delacroix

"La beauté m'assassine", de Michelle Tourneur. Née à Grenoble, Michelle Tourneur est romancière et scénariste. Elle a collaboré à France Culture et France Inter pour des œuvres de fiction et écrit une dizaine de scenarii pour la télévision et le cinéma.


Editions Fayard (310 pages). Novembre 2012

Il y a quelquefois des titres qui attirent l’œil, vous interpellent, convoquent en vous une émotion prompte à s'épancher. La magie opère, le livre se retrouve entre vos mains et il ne reste plus qu'à vérifier si son contenu est à la mesure de vos espérances.
Celui-ci est de cette trempe-là. Le mot "beauté" y est certainement pour quelque chose. Et une beauté qui assassine, ça intrigue.

Michelle Tourneur vient d'obtenir le prix Tour Montparnasse pour la vie artistique parisienne 2013 pour "La Beauté m'assassine".

Michelle Tourneur vient d'obtenir le prix Tour Montparnasse pour la vie artistique parisienne 2013 pour "La Beauté m'assassine".

Il s'agit de peinture, de celle d'Eugène Delacroix, peintre d'Histoire dans la veine de l'orientalisme du début du 19ème siècle, et portraitiste de talent. Un expert de la couleur, qu'il étale sur la toile comme jamais on n'osa alors. Il se permet l'indécence de traiter son sujet avec une violence, une débauche de luxe et de scintillements, mêlant à cela une horde de chevaux hennissants ainsi que l'on peut le voir dans "La mort de Sardanapale". Il faut aller se pencher sur les pixels de Google Art, bien plus diserts que la toile réelle, de taille monumentale, accrochée au Louvre, pour réaliser à quel point ce fut une innovation à l'époque, au regard des travaux de son principal concurrent, le très académique Ingres, avec lequel il rivalise pour l'obtention de la Médaille du Salon du Grand Louvre.
Mais le sujet principal du roman, c'est Florentine Galien.
Longtemps, le secret plane sur le récit. Les indices sont distillés avec parcimonie.
Qui donc est-elle, Florentine ? Pauvre orpheline ou riche héritière ? Parisienne ou normande ? Servante ou préparatrice d'onguents ? Païenne ou dévote ? Amoureuse ou fièrement indifférente vis-à-vis de l'artiste. Elle s'invite chez lui, force sa porte, rôde dans son atelier, sous couvert de tâches domestiques qu'elle lui propose et qu'il n'accepte qu'à reculons. Elle fouille dans ses malles, observe minutieusement, en son absence, les productions du maître. Ne viendrait-elle pas l'espionner, prendre acte de ses avancées ? Parce qu'il devient paranoïaque, Eugène Delacroix, avec cette exposition au Salon du Grand Louvre qu'il prépare en grand secret.
« Elle devait se tenir au large de la toile pour garder son sang-froid... Autour d'elle, des murmures montaient, des vibrations, une attente du côté des fauves, mais elle restait en lisière et, à jeter seulement des coups d'yeux rapides ici et là, elle constatait qu'il avait dû essuyer de sérieux orages en son absence. Que sa pâte épaissie avait lancé des assauts effrayants - incendies, crinières déployées dans la vitesse du galop, champs de bataille, cavaliers portant la mort au milieu des agonisants. La guerre. Et les chevaux, toujours les chevaux.
Et puis, au contraire, celui-ci sur le chevalet. Radieux... Mon Dieu, celui-ci, sorti d'un rêve. Bracelet d'or. Cheville. Coussin.
En s'approchant, elle s'aperçut que sa vision était là, discrète, rayonnante, accomplie, et elle sentit les larmes lui venir aux yeux. Le bracelet d'or était à la cheville de la femme assise à gauche. Et celle de droite en portait un aussi. Elle ferma les paupières, assaillie par une bouffée de plaisir, et elle se mit sans y penser à tourner sur elle-même, entraînée dans un mouvement lent, le corps habité par une cadence si apaisante que lui revenait le battement des vagues, par temps calme au presbytère, sous la course des nuages. Ses jupes volaient autour de ses reins. Douceur. Paix. Tant de suavité, était-ce possible chez lui qui jetait les chevaux vivants dans la gueule des li
ons ? »
(On aura reconnu, entre autres, "Les femmes d'Alger", dans cet extrait).
Tout à la fois pour le lecteur, et pour le peintre, l'auteure fait durer le suspens... Elle brouille les pistes, pour peu à peu, habilement, dissiper le voile. Elle ajoute à l'intrigue une part d'ésotérisme, de poésie, de fantasmagorie, et toujours, beaucoup d'esthétisme dans la narration.
La beauté, dans les pages, s'insinue, délicate et mesurée, et son élégance de style, modeste et percutante à la fois, riche en subtilités, perdurera jusqu'à l'apogée du récit. Dans le final, c'est une excessive démonstration de splendeurs dont le sens, à mon avis, décrédibilisera un peu le récit, mais n'en restera pas moins fidèle à l'idée maîtresse du roman : la beauté par-dessus tout !
Bien évidemment, la dernière page tournée, on ne peut s'empêcher de penser au célèbre ouvrage de Tracy Chevalier, si ce n'est que Michelle Tourneur, ici, renverse les rôles, ou du moins offre à son héroïne une ambition bien plus élevée que celle de "La jeune fille à la perle". Respectivement, dans ces deux romans, là ou Vermeer jette son dévolu sur Griet, jeune servante à son service découvrant avec ravissement l'atelier du maître, pour en faire son modèle (avec toute l'ambiguïté des sentiments que l'on suppose à son égard), Delacroix, lui, est victime du choix de Florentine, et elle mettra tout en oeuvre pour accéder à son désir : en devenir l'élève et tenter d'égaler son talent. Voir et comprendre le monde afin d'en restituer la beauté par le trait et la couleur.
C'est un parti pris particulier que choisit notre auteure, comme pour rétablir les choses, outrepasser les clichés, les convenances, en dépasser les évidences, au regard de l'époque.
Il ne faut pas s'appesantir sur les tous derniers chapitres pour goûter pleinement aux plaisirs de ce roman. C'est surtout pour cette incursion en terre d'artiste, et pour l'originalité du personnage de Florentine qu'il faut ouvrir cette "Beauté qui m'assassine", et se laisser porter par l'imagination de l'écrivain. Le voyage en vaut le détour.

Chantal Lévêque

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Michel 08/02/2015 13:09

Je ne me permettrai pas de commenter l'article, mais de dire Merci a Chantal Leveque

cure for snoring 23/01/2014 11:43

Beauty lies with in you and is not based on color. Great to read about the characters mentioned here and they have all the specialties to be the true ambassadors of beauty in the field they were involved. Thanks a many.

CL 25/01/2014 01:07

Thank you for your appreciation.

Christy 23/01/2014 10:16

Merci pour ce merveilleux message. C'était très agréable

Christy 23/01/2014 10:12

Merci pour ce merveilleux message. C'était très agréable