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Publié par Chantal Lévêque

La part d'ombre des anges

« La Maison des Anges » de Pascal Bruckner. Ancien trotskiste devenu néo-conservateur, Pascal Bruckner, 65 ans, est l’auteur de nombreux essais et romans. Il a obtenu le prix Renaudot en 1997 pour « Les voleurs de beauté ».

(Editions Grasset, 315 pages)

Ne pas se fier au titre pour juger du contenu ! Ce livre est terrifiant ! Il m’a glacé le sang. Je préviens : âmes sensibles s’abstenir.

Ça commence par une histoire aux allures de conte pour enfants (perdu dans la forêt, l’horrible sorcière, etc.)

Et puis on découvre la vie du personnage. Jeune homme BCBG, employé dans une agence immobilière de grand standing dans le Paris d’aujourd’hui, hyper-méticuleux et dont la froideur avec sa petite amie ne laisse rien présager de bon.

A l’occasion d’une transaction qui ne se déroule pas comme il l’espérait, il pète les plombs ! Il frappe un clochard, jusqu’à ce que mort s’en suive. Enfin, le croit-il, mais le fait est qu’il y trouve une jouissance innommable. Jouissance qu’il essaiera de retrouver à bien d’autres occasions.

Et voilà ce qui est terrifiant : la haine de ce personnage, sa violence, son sadisme, sa duplicité, sans parler du monde dans lequel il va nous entraîner. L’enfer des laissés-pour-compte, la hideuse condition des miséreux, la crasse infâme des SDF dans la capitale.

Un sujet dans l’air du temps, si l’on se réfère à deux essais qui viennent de sortir en librairie (D. Kalifa et A. Gueslin).

Et Pascal Bruckner n’est pas avare de détails, c’est le moins qu’on puisse dire ! Il est d’un réalisme à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Très documenté, donc, avec pléthore de cas plus désespérés les uns que les autres. Un véritable catalogue d’une cour des miracles contemporaine – et mis à part un léger répit au milieu du roman (où l’on découvre une héroïne au nom abracadabrant, condensé des contradictions les plus dingues), on tombe de Charybde en Scylla. Qu’est-ce qui a bien pu motiver l’écrivain à traiter un tel sujet ? Et de cette façon-là ?

Parce que, franchement, ce n’est pas une partie de plaisir que d’entrer dans cet univers-là ! Il faut un peu se forcer. Faut être un peu zarbi pour l’apprécier ! J’irai jusqu’à dire un peu adepte de Sade pour s’y complaire.

Cherche-t-il à dénoncer la laideur de notre monde, l’injustice qui la sous-tend ? Serait-ce un souci d’esthétisme, une révolte contre le laisser-faire des autorités, des politiques, qui le pousse à la provocation ? La Parisien qu’il est, choqué de voir tant de dépravation, de vice, de misère, mêlées aux splendeurs de sa ville ? Craint-il la menace d’un envahissement qu’on ne pourrait plus juguler, maîtriser, anéantir ?

Cherche-t-il à démontrer l’incapacité des humanitaires à dépasser véritablement l’horreur, à aller au-delà des apparences pour ne voir que de pauvres âmes victimes du malheur ?

Ces anges de bonté n’ont-ils pas, tout compte fait, des motivations bien plus sombres au fond d’eux-mêmes, indicibles, inavouables, et imperceptibles pour les naïfs que nous sommes ?

«Avec le clochard, la compassion n’est jamais loin de la violence, la charité de la haine. On ne pardonne pas à celui qui s’abaisse de vous abaisser en même temps, de vous tirer vers la fange. Dans sa perdition, il suscite en nous une sorte d’horreur sacrée puisqu’une mince frontière sépare la vie courante de l’abjection. Il incarne la fascination du gouffre ».

Gouffre sur lequel beaucoup ne préfèrent pas se pencher, c’est évident. Mais, pour le coup, il n’y va pas avec le dos de la cuillère et il faut avoir le cœur bien accroché pour ne pas sombrer dans l’effroi.

Quant au parcours de son héros, victime lui-même de son passé douloureux, à la recherche d’un alter ego et qui, sans surprise, se perdra lui-même dans sa quête, n’est-il pas la preuve de la victoire impossible du bien sur le mal ?

Je n’attendais pas Pascal Bruckner dans ce registre, mais c’est manifestement un sujet qui le taraude et qui lui inspire son livre le plus dérangeant.

Chantal Lévêque

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