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Publié par Chantal Lévêque

La plus extravagante aventure du Moyen Age

"La Compagnie catalane en Orient" d'Agnès et Robert Vinas. L'illustration représente la couverture du livre. En médaillon, l'un des auteurs Robert Vinas.

(TDO Editions, 237 pages, format Livre d'Art, 42 euros)

Il y a mille et une raisons pour lesquelles un livre se retrouve entre vos mains…

C’est à la grâce d’une conférence donnée par ces éminents historiens que sont Agnès et Robert Vinas que celui-ci a atterri, non pas entre mes mains, à vrai dire, mais sur mes genoux, tant son format est imposant et son poids non négligeable.

Un beau livre, donc, dont la couverture vous invite au voyage !

Robert Vinas, lors de cette présentation, ce soir-là, à Nyls, a littéralement subjugué son auditoire. Jonglant avec ses transparents et nous laissant rêver sur deux immenses tableaux représentant les héros de son histoire, il a parlé deux heures durant, il a raconté le début de cette invraisemblable aventure : le voyage de la Compagnie Catalane en Orient.

Cela se passe au tout début du XIVème siècle.

Fils d’un fauconnier de l’empereur Frédéric II, Roger de Flor, par ses qualités de marin et de meneur d’hommes, généreux, habile et courageux, doté rapidement du titre de Frère Templier, va se retrouver à la tête d’une véritable armée nomade de mercenaires.

On les appelle les Almogavares (de l’arabe al-mughawär qui signifie « celui qui fait des incursions en terre ennemie »), originaires essentiellement d’Aragon et de Catalogne.

Avec eux, il s’embarquera à Messine, en septembre 1303, pour porter secours à l’Empire byzantin menacé par les Turcs.

Comment résister à en savoir plus lorsque l’auteur, sachant mêler à la complexité historique de cette épopée de multiples anecdotes savoureuses, vous embarque ainsi 700 ans en arrière en compagnie d’une bande de corsaires effroyables, qui iront jusqu’à fonder un Etat Catalan dans le duché d’Athènes, lequel persistera durant un peu moins d’un siècle ?

Il faut d’abord bien comprendre comment est construit cet ouvrage avant de s’y plonger totalement, sachant bien sûr qu’il y est question d’Histoire, avec son lot de complications. Cela parce qu’en ce bas Moyen Age, les territoires étaient loin d’être ce qu’ils sont à présent et qu’ils étaient gouvernés par des monarchies aux alliances complexes.

Même si nos historiens nous offrent bien à propos moult arbres généalogiques et cartographie d’époque, il faut s’y retrouver !

Au-delà de cet écueil, il y a la construction de l’ouvrage. Essentiellement basée sur des textes historiques, « le souci de clarté » a amené nos auteurs à les présenter sous des couleurs différentes.

Et quand vous aurez compris qu’en noir sur blanc, il s’agit des Chroniques (traduites du catalan) de Ramon Muntaner, compagnon de Roger de Flor tout au long de ses pérégrinations, que sur fond jaune, ce sont d’autres versions de sources diverses dont il est question, et qu’enfin, sur fond bleu, ce sont les historiens qui interviennent et qui font la synthèse (sans parler des notes en marge et d’une iconographie immensément riche qui s’ajoutent à tout cela), vous pourrez entrer dans l’histoire.

Dire que j’ai tourné les pages l’une après l’autre pour en suivre la chronologie serait mentir. La tentation fut trop grande de partir, de temps à autre, un peu à l’aventure dans cette immense re-construction historique. Happée par les photos, les reproductions de textes, les tableaux, fresques et gravures d’une qualité exceptionnelle – et surtout intéressée par les synthèses « vinassiennes » (si je peux me permettre !), fruit d’un travail de recherche exceptionnel, j’ai délaissé bien souvent la traduction du texte de Muntaner, fil rouge de l’histoire, parce que trop subjective et, comme le disent nos auteurs, un peu trop « empreinte de merveilleux ».

Il n’en reste pas moins que cette aventure, contée dans les détails, et rapportée sous d’aussi nombreux points de vue (quel labeur d’archiviste cela a-t-il dû constituer !), vous oblige à l’analyse, permet la comparaison et donne raison à ceux qui pensent que l’Histoire ne se construit pas seulement à partir d’un seul éclairage.

Au travers de leur synthèse (sur fond bleu, je le rappelle), ils nous offrent ainsi une idée très précise de ce que furent les tenants et les aboutissants de cette épopée.

Roger de Flor, « aventurier et soldat de fortune » au charisme indéniable, « chef militaire et entrepreneur d’une expédition de plus de 8 000 hommes », a fini assassiné le 30 avril 1305 pour des raisons non encore élucidées. Traitrise ou vengeance, cela varie selon les sources. Quant aux auteurs, ils ne prendront pas partie.

Et jusqu’au XXIème siècle, ils trouveront encore traces de ce chef mercenaire.

La légende noire

Dans un chapitre qu’ils nomment « De l’Histoire au mythe », voilà ce qu’ils écrivent : « De nos jours, livres d’enfants illustrés, bandes dessinées ou dessins animés sont devenus courants et continuent à entretenir la légende. Plus inattendue est en revanche la récupération de la légende de Roger de Flor par l’armée espagnole, mais aussi par la publicité. Preuve, en tous cas, de la plasticité d’un mythe qui a mis en exergue le courage et l’esprit d’aventure, en laissant dans l’ombre des aspects moins glorieux ».

Parce tout au long de ces chroniques de l’époque reviennent effectivement de terribles descriptions de cette Compagnie Catalane, « non pas seulement une armée, mais une tribu nomade en armes… avec femmes et enfants… et captifs, réduits en esclavages… », qui commettent « vols, pillages, femmes molestées, torturées même ». Et plus ils avancent dans leur parcours, pires seront leurs exactions.

A la disparition de Roger de Flor, « il n’y a plus ni règle, ni loi ; tous les territoires traversés sont des terres ennemies que l’on pille et saccage jusqu’à en épuiser les ressources économiques et humaines. Les témoignages d’hommes accompagnent la marche de l’armée de Gallipoli jusqu’au Mont Athos. »

Le Mont Athos, apogée de l’horreur… s’il en est une à retenir !

Le texte de source byzantine religieuse, sur cinq pages, fait frémir. Ce qui donne à nos auteurs l’occasion de créer un chapitre nommé « La légende noire », suivie d’une « Histoire d’une repentance » où l’on apprend qu’en octobre 2005, « une bien curieuse ambassade est partie de Catalogne pour le Mont Athos afin de sceller la réconciliation définitive des Catalans avec les moines de la Montagne Sacrée ».

Il est impossible de dresser l’inventaire de toutes les précisions, aussi passionnantes qu’instructives, qui jalonnent cet ouvrage. Un ouvrage dense et complexe, solide et savant, extrêmement soigné et d’une forte érudition.

Se passionner pour l’Histoire, et particulièrement celle de la Catalogne, c’est le sésame pour y entrer et pour savourer ce que nos auteurs nommeront, à la fin de leur dernier chapitre, « la plus extravagante aventure militaire du Moyen Age ».

Raconter l’histoire de façon partielle et partiale, voilà ce que récusent bien évidemment Agnès et Robert Vinas. Et les spécialistes leur en seront gré sans conteste. C’est un peu, à mon avis, ce qu’ils démontrent dans cet objet d’étude, qui privilégie avant tout l’attitude réflexive et qui ne déparera pas dans votre bibliothèque, ni par son aspect, ni par son contenu.

Chacun pourra y trouver une porte pour y entrer, selon ses affinités.

Chantal Lévêque

LES AUTEURS

Robert VINAS est né à Ria (Pyrénées Orientales) le 3 septembre 1939.

Il fait ses études secondaires au Lycée François Arago de Perpignan, où il est l'élève des médiévistes Marcel Durliat et Guy Romestan. Il poursuit ensuite des études supérieures d'Histoire à la faculté des Lettres de Montpellier. C'est là qu'il s'initie à la paléographie latine avec le professeur Jean Combes qui dirige son Diplôme d’Etudes Supérieures d’Histoire du Moyen sur le "Llibre de la Creu", le cartulaire des Templiers du Mas Déu en Roussilon.

Une carrière d'enseignant puis de directeur d'établissement culturel français à l'étranger le conduit successivement au Brésil, à Mexico, à Hong Kong, et enfin en Algérie et en France en tant que proviseur de lycée. Revenu à Perpignan, il se consacre désormais à l'histoire du Roussillon et de la Catalogne.

Publications :

Les templiers en pays catalan, ouvrage collectif, Editions Trabucaire, Perpignan, 1999.

L'Ordre du Temple en Roussillon, Editions Trabucaire, Perpignan, 2001.

Els Templers al Rosselló, Editorial Pagès, Lleida, 2002, traduction en catalan du précédent.

La Conquête de Majorque, SASL des Pyrénées Orientales, Perpignan, 2004, écrite en collaboration avec son épouse, Agnès Cavenel-Vinas

La Conquesta de Mallorca, Editorial Moll, Palma, 2007 traduction-adaptation en catalan du précédent.

Le Livre des Faits de Jaume le Conquérant, SASL des Pyrénées Orientales, Perpignan, 2007, écrit en collaboration avec son épouse Agnès Cavenel-Vinas

El Llibre dels Fets de Jaume el Conqueridor, traduction-adaptation en catalan du précédent. Editorial Moll, Mallorca, 2008

Le procès des Templiers du Roussillon, 2009, TDO Editions

Articles sur l'histoire de l'ordre du Temple dans diverses revues spécialisées : Histoire Médiévale, Histoire et Patrimoine, Militia Sacra, Cahiers de Fanjeaux, Etudes Roussillonnaises ...

Conférences sur l'histoire de l'ordre du Temple en Roussillon, les rois d'Aragon (le règne du roi Jaume Ier en particulier) pour les associations culturelles de Perpignan, (SASL, Université du Temps Libre....), du Roussillon et du Languedoc (Centre d’études Cathares, Sociétés archéologiques de Montpellier et de Narbonne...).

Emissions radio : sur des sujets d’actualité ou historiques : Institut de France : www.canalcademie.net, Catalunya Radio : programme En Guardia, Radio Arrels......

Robert Vinas vient d’être chargé par le C.N.R.S de préparer, avec son épouse Agnès, la première version critique bilingue catalan-français du « Livre des faits » de Jaume le Conquérant.

Agnès CAVENEL-VINAS

Née le 5 avril 1960 à Alger

Etudes secondaires au lycée de Foix

Etudes supérieures de Lettres Classiques à Toulouse et à la Sorbonne

Professeur agrégé hors classe de lettres classiques, elle enseigne les littératures française, latine et grecque au lycée François Arago de Perpignan

Spécialisation à titre personnel sur Hérode Atticus et l'Empire romain au II° siècle après JC, mais aussi sur Shakespeare et Victor Hugo.

Formation technique en photographie et informatique.

Actuellement "webmaster" du site www.mediterranees.net et du site de littérature française « Les lettres volées »

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