Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Carole Vignaud

Edgar Hilsenrath : la Shoah dépeignée

"Le Nazi et le Barbier" de Edgar Hilsenrath. Edgar Hilsenrath, écrivain juif allemand né en 1926, vit à Berlin. Il est l'auteur de « Fuck America » et de « Nuit», son tout premier roman autobiographique, publié en France en 2012.

(Editions Attila, 506 pages, 23 euros)

“Le nazi et le barbier”, écrit il y a quarante ans par un juif allemand rescapé des ghettos d'Ukraine, est une satire cruelle et désopilante à redécouvrir d'urgence.

40 ans avant “Les Bienveillantes” de Littel, Edgar Hilsenrath avait déjà eu le génie de se placer du côté des bourreaux pour décrire l'horreur nazie. Max Schulz, le génocidaire, son “héros” raconte au lecteur effaré sa trajectoire. Fils d'une pute allemande bientôt pro-nazi qui vit en concubinage avec un coiffeur aigri et violeur d'enfant, Max rêve du salon de coiffure du père de son meilleur ami Itzig Finkelstein, le juif blond aux yeux bleu. Max, lui, le nez crochu, des “yeux de grenouilles” et le poil noir, apprend le yiddish avec Itzig, apprend la coiffure avec Herr Finkelstein, va au lycée, fonde avec Itzig un club de poésie ! Nous sommes au début des années 1930. Max, le futur génocidaire, fonde la société protectrice des animaux de Wieshalle, en 1932 et rejoint le parti Nazional socialiste avec le slogan “Hitler aime les toutous”. La vie est belle. Un peu moins pour Itzig. Max le reconnaît.

Lorsque la guerre éclate, Max s'attache à ne pas salir son bel uniforme de SS et fait bien son travail. On n'entendra plus parler de la famille Finkelstein. La guerre s'achève malheureusement et Max doit sauver sa peau. Dans le Berlin de 45, les génocidaires sont plutôt mal vus. Mais les juifs drainent toutes les compassions. Alors Max devient Itzig. Un Itzig beaucoup plus juif que l'original. Max se fait circoncire, transforme son tatouage SS en numéro de déporté avec A pour Auschwitz car c'est le top ! Max fait du marché noir, embarque pour la terre promise, devient sioniste, combat les Anglais, et puis les Palestiniens, et finit par rencontrer Dieu. Le Dieu des juifs bien sûr.

EFFET PERVERS

Dans une langue crue, Edgar Hilsenrath rédige un conte pour adultes qui pourrait sembler amoral mais qui est l'inverse absolu. Le foutre, la boue, le sang, la bouffe s'y mélange dans un beau bordel rabelaisien au goût de cendres. Edgar Hilsenrath reprochait à la littérature allemande de l'après-guerre de “manquer de couilles” : avec “Le nazi et le barbier” il lui en accrochait une belle paire dès 1971.

Cruel et désopilant, l'humour d'Edgar Hilsenrath produit un effet pervers : il rend sensible à la douleur sans jamais tomber dans la compassion. Ni avec les uns, ni avec les autres. Et surtout, il démontre que tout peut se reproduire. Aussi burlesquement que la première fois. A lire d'urgence avant d'être reconduit aux frontières.

Carole Vignaud

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :