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Publié par Bernard Revel

Bernard Pivot : la vie prise aux mots

"Les mots de ma vie" de Bernard Pivot, Prix 2011 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

(Albin Michel, 364 pages, 20 euros)

La plupart du temps, une vie se raconte dans l’ordre chronologique. Bernard Pivot a préféré l’ordre alphabétique. Le premier livre qu’il a lu était un dictionnaire. Cela explique bien des choses. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Les mots de ma vie », ce n’est pas Bernard Pivot de A à Z. L’homme est trop pudique pour mettre son cœur totalement à nu. Il lève quelques coins du voile, c’est tout, juste ce qu’il faut pour que son image si familière après tant d’années d’Apostrophes et de Bouillons de Culture, prenne épaisseur humaine.

De Ad hoc à Zut, près de deux cents mots bien choisis donnent lieu à de petites chroniques qui, avec légèreté toujours, humour souvent, gravité parfois, sautent de la biographie au portrait, ou expriment goûts et sentiments. Ce livre est un kaléidoscope qui révèle un Pivot dans tous ses éclats et nous rend proches aussi bien du petit gardien de chèvres dont le cri d’horreur ne cesse de résonner, que de l’homme de 76 ans constatant que « vieillir, c’est chiant. »

Bien sûr, le temps n’est pas effacé. L’épicerie familiale à Lyon, dont il ne reste même pas une photo, le triporteur que le jeune homme chevauchait fièrement, les petites amoureuses pendant les vendanges ou les mariages, les parties de football chez les frères du Sacré-Cœur, la jeune fille de ses dix-sept ans à Villeurbanne, sont, parmi tant d’autres, des souvenirs qu’effleure la nostalgie. Les regrets percent aussi quand l’auteur pense au père et au mari qu’il a été. Ce « forçat de la lecture », mesurant le temps qu’il a « préféré consacrer à son travail plutôt qu’à ses filles » s’exclame : « Putains de livres ! » Idem pour la vie conjugale, dit-il : « Je suis devenu peu à peu un lecteur plus pressé qu’un mari empressé. Salauds de livres ! » Et pourtant, sans les livres, sans la lecture, sans les mots, qu’aurait été sa vie ?

Il ne se sent pas écrivain. Il est journaliste, c'est-à-dire un peu « prédateur » : « J’ai toujours une question au bord des lèvres ». Et journaliste, même en tenant « un salon littéraire pendant près de trois décennies », il est toujours resté. Il a rencontré des centaines et des centaines d’écrivains et, confie-t-il, « je ne suis devenu l’ami d’aucun. » Il n’en voyait pas l’intérêt : « On n’a jamais inventé meilleur moyen de fréquenter les écrivains que de les lire ». Il n’était pas dupe de la notoriété que lui donnait la télévision. Il sait que s’il avait descendu les Champs-Elysées avec Claude Lévi-Strauss et Julien Green, c’est à lui que le public aurait demandé des autographes. « J’en aurais été honteux », avoue-t-il. Car après tout, qu’est-il sinon « un ignorant éclairé » ? L’expression fait sourire. Pourtant, qui aurait pensé que l’animateur si inspiré d’Apostrophes doutait de ses facultés intellectuelles ? « Toute ma vie, et plus encore quand j’animais des émissions pendant lesquelles le recours à la mémoire devait être spontané, j’ai pâti de ne pas avoir à ma disposition un grenier plein de souvenirs, de références, de citations, de noms, de titres, d’idées, de raisonnements, d’images, comme les énormes silos dans lesquels puisent à volonté Jean d’Ormesson, Jorge Semprun ou Robert Sabatier. Comme je les enviais ! » Son secret : un travail acharné pour être à la hauteur.

Bernard Pivot attribue aussi sa réussite à la chance. Mais son caractère qui se dessine de page en page en est également la clé. Dans sa jeunesse, il rêvait d’être désinvolte. Mais chez lui, « ça sonnait faux ». Bon vivant, il l’est assurément. Ce grand lecteur est, depuis toujours, un gourmand. Il aime autant les bons plats que les bons livres, alliance, dit-il, du concret et du rêve. Sa gourmandise ne se limite pas à la table. « La table est à l’amitié ce que le lit est à l’amour » énonce cet épicurien pour qui « seules les femmes savent rire » et qui avoue : « Le geste instinctif que, tout ma vie, j’aurai le plus souvent réprimé : glisser ma main dans un décolleté affriolant. » L’un des mots qu’il emploie le plus souvent : sensualité.

A part ça, l’homme est bourré de contradictions. C’est un timide qui a le trac avant les émissions et qui fait preuve dans l’action d’un grand sang-froid. C’est « un individualiste ayant l’esprit d’équipe ». C’est un impatient qui a beaucoup d’application au travail. Sa bonne humeur ne l’empêche pas d’être ronchon. Autant de traits qui ont fait de lui ce qu’il est devenu : « Un artiste des relations humaines » ou, pour reprendre sa belle formule, « un gratteur de têtes ».

Des têtes, il en a gratté, et non des moindres, avec, parmi tant de grands noms, une préférence très marquée pour Nabokov, souvent cité dans ce livre, et Simon Leys qui est, confie-t-il, « l’écrivain vivant que j’admire le plus au monde ».

Amoureux des femmes, des bonnes choses (« Le mot chose est un miracle de la langue française »). Et surtout amoureux des mots. Qu’ils soient rares (baguenaudier, cadole, carabistouille, fragonarde, gobelotteur) ou rigolos comme coït (« Ne sont-ils pas gracieux et ne nous donnent-ils pas envie de les imiter, ces deux petits points qui s’envoient en l’air ? »), ils sont pour lui des êtres vivants. Sa modestie dût-elle en souffrir, le journaliste pour qui « aujourd’hui » est le plus beau mot de la langue française, s’affirme, avec ce livre passionnant, comme un véritable écrivain qu’on se plaît à imaginer sur le plateau d’Apostrophes, répondant aux questions gourmandes de… Bernard Pivot.

Bernard Revel