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Publié par Bernard Revel

Marguerite Abouet : le petit monde de Yopougon

"Aya de Yopougon" de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, prix Coup de Foudre 2009 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

(Cinq albums parus dans la collection Bayou des éditions Gallimard)

Il s’en passe des choses, à Yopougon. On rit, on s’amuse, on pleure, on se bat, on souffre, on s’engueule, on s’aime, on vit quoi, comme partout ailleurs. Sauf que c’est à Yopougon, « Yop City » si on veut faire américain. Mais ce n’est pas en Amérique. C’est en Afrique, en Côte d’Ivoire. Ce n’est ni une ville ni un village. Yopougon c’est un quartier d’Abidjan. Un quartier populaire mais pas misérable. À voir les gens qui y habitent, ils ne semblent pas malheureux. Ils ne sont pas très heureux non plus, loin s’en faut. Mais cette Afrique-là, à la charnière des années 70-80, telle que la raconte Marguerite Abouet et que la dessine Clément Oubrerie, elle nous fait chaud au coeur.

C’est l’histoire de trois copines sortant de l’adolescence, empêtrées dans les problèmes que leur posent leurs familles, leurs voisins, leurs amours, leur avenir. Rien de bien original, allez-vous penser. Détrompez-vous. Le dépaysement est total. A Yopougon, les « gos » et les « génitos » vont boire et danser dans les « maquis ». Les « galériens » tracassés par leur « bangala » chassent les « gazelles », tandis que les « vieux » reluquent le « tassaba » des « freshnies » en buvant leur « koutoukou » et que des « gardiennes » délaissées font « plolo-plala » avec de superbes « môgôs ». Tout ce beau monde est quand même assez « faro-faro ». Vous ne comprenez rien ? Vous ne connaissez que le « papier de blanc » ? Ce n’est pas un problème. Il vous suffira de quelques pages pour vous familiariser avec le langage en vigueur à Yop City. Et si vous êtes encore perdu, un « petit lexique » est là pour vous aider. Alors, tout le plaisir sera pour vous.

Vous suivrez pas à pas Aya, 19 ans, jolie comme un cœur, qui veut être médecin et a la fâcheuse manie de vouloir faire le bonheur des autres. Et justement, entre les frasques de son père qui entretient en cachette « un deuxième bureau », les histoires de cœur de ses copines, les joies et peines de la petite bonne Félicité, les conseils qu’elle prodigue à Hervé qui n’est pas si « gâou » que ça, elle a du pain sur la planche. Sans compter les problèmes que lui pose le professeur de biologie qui prend prétexte de cours particuliers censés relever ses notes pour lui retrousser les jupes. Mais Aya est une fille sérieuse qui donne la priorité aux études et n’est pas hantée par les garçons comme ses amies Adjoua et Bintou. Ces deux-là, jolies comme des cœurs elles aussi, ne pensent qu’à « gazer » au « ça va chauffer », à se faire peloter à l’hôtel aux mille étoiles et ne voient pas d’intérêt à étudier plus loin que la série « C » : C comme « coiffure, couture, chasse au mari ». Un cursus parsemé d’obstacles et de déceptions qui ne portent pas trop atteinte à leur moral toutefois. Car la force des habitants de Yopougon, malgré leurs lots de drames, d’échecs et de prises de becs, est leur formidable appétit de vivre. Ils subissent les épreuves avec beaucoup de philosophie et la rigolade n’est jamais loin des larmes.

Ici, le paraître est roi et la palabre est reine. Parfois, l’un et l’autre vont trop loin. Les hommes mentent et les femmes bavardent trop. « A Yop city, prévient Aya, il faut avoir peur de la bouche des gens ». Les insultes partent au quart de tour : « Méfie-toi, avec ta bouche on dirait cul de dindon » Mais pour avoir le dernier mot, rien ne vaut le bon sens d’un proverbe du cru : comme dit le sage, « les oreilles ont beau pousser, elles ne dépasseront jamais la tête » ou bien « les boutons qui sont entre les fesses de ton voisin ne doivent pas te déranger ».

L’argent est, avec le sexe, la principale obsession des habitants de Yopougon. Pourtant, là comme ailleurs, il ne fait pas le bonheur. Prenez la famille de Bonaventure Sissoko, le père, la mère et leur fils bon à rien. Ils ont fait fortune dans le commerce de la bière, vivent dans une luxueuse villa avec piscine, se déplacent en DS avec chauffeur, mais ils sont tristes comme des Parisiens dans le métro. La tristesse des blancs, c’est ce qui frappe Innocent, le coiffeur sosie de Michael Jackson lorsqu’il débarque dans la capitale française. Las d’être contraint de cacher son homosexualité, il a fui Yopougon pour plonger dans la galère d’une ville indifférente à sa misère. Mais on devine qu’il s’en sortira et qu’il reviendra un jour dans son pays natal avec le prestige d’un « parigot » qui, celui-là, ne sera pas « moisi ».

Marguerite Abouet ressuscite avec humour et tendresse un quartier où elle a vécu jusqu’à l’âge de 12 ans avant de devenir, elle aussi, une parigote. Les quatre albums qui ont paru, en attendant le cinquième à la fin de l’année, parviennent, par la fraîcheur d’un dialogue tellement naturel qu’il est cru sans jamais être vulgaire, à rendre vivants et proches des gens si différents de nous pourtant. C’est à la fois léger et profond. Car, mine de rien, l’histoire d’Aya montre les choses telles qu’elles sont dans une Afrique où la femme reste soumise aux hommes. À sa mère qui se résigne à l’infidélité du mari parce que « le chien ne changera jamais sa manière de s’asseoir », Aya rétorque que les hommes ne changeront jamais « tant que les femmes accepteront cette situation ». Mais elle est bien seule à s’indigner. Pour sa copine Adjoua qui est fille-mère, « l’homme c’est comme le lit d’hôpital, il peut recevoir plusieurs malades. »

Si les dialogues de Marguerite sont le sel de ces histoires entremêlées, ils doivent aussi leur saveur au graphisme de Clément Oubrerie. Ce Parisien pur jus dessine la vie à Yopougon comme un vrai « génito » de là-bas. Ses filles aux grands yeux blancs et aux formes épanouies sous leurs robes moulantes respirent une sensualité qui illumine les pages. Il n’est pas étonnant que les hommes, jeunes et vieux, moches ou beaux, ne pensent qu’à ça. Clément Oubrerie fait alterner les gros plans qui prennent sur le vif l’expression d’un visage et les vues d’ensemble. Ses décors brossés d’une ligne simplifiée et précise, savent rendre l’ambiance d’une soirée dans un « maquis », d’une élection de miss ou de scènes de rues dans le quartier. À l’évidence, il s’est coulé dans Yopougon comme s’il y était né.

La rencontre de deux talents arrive parfois, par une mystérieuse alchimie, à produire des œuvres d’une parfaite unité. C’est ce qu’ont réussi Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. D’où le bonheur rare qu’on éprouve à lire et à regarder « Aya de Yopougon ».

Bernard Revel