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Publié par Bernard Revel

Les émerveillements de Christian Bobin

« L’homme-joie » de Christian Bobin. Né le 24 avril 1951 au Creusot en Saône-et-Loire, Christian Bobin est l’auteur de nombreux ouvrages. Il connaît le succès à partir de 1991 avec «Une petite robe de fête ». En 1993, « Le Très-Bas » obtient le Prix des Deux Magots et le Grand Prix catholique de littérature. Ses principaux livres sont réédités en poche Folio.

(Editions L’Iconoclaste, 180 pages, 17 euros)

Lire Christian Bobin, c’est rouler sur une route la nuit et voir mieux qu’en plein jour. Si l’oeuvre de cet écrivain à nul autre pareil vous est familière, vous allez penser que je suis un bien pâle imitateur de son art de la métaphore. Je le reconnais. Pourtant, il y a du vrai dans ma première phrase. Alors que tant d’écrivains veulent me mettre le nez dans la difficulté d’être et même carrément me dégoûter de vivre, Bobin m’éclaire. Ma rencontre avec lui, il y a une dizaine d’années, fut le début d’une belle histoire. Il était pour moi le bon écrivain au bon moment. Il m’a toujours été impossible de parler de lui. Je peux parler de Flaubert, de Murakami, d’Echenoz. Pour Bobin, les mots me manquent. Peut-être parce que les siens disent tout et que ce n’est pas la peine d’en rajouter. Je me contentais d’en conseiller la lecture. Vous verrez bien, disais-je. Aujourd’hui, je me lance dans un exercice périlleux. Pour la première fois, je vais essayer de dire pourquoi Bobin. Je pressens la catastrophe.

Il y a tant matière à réflexion dans tous ces livres qui m’ont accompagné, de « La lumière du monde » à « La part manquante », qu’il serait bien dommage de ne pouvoir la partager. « Ressusciter » fut le premier. A l’époque, je n’étais guère attiré par cet écrivain sur lequel j’avais collé sans l’avoir lu les étiquettes de mystique, mièvre, emphatique, bêtement glanées dans certaines gazettes. Et peut-être en serais-je toujours là si une main amie ne m’avait fait le don de « Ressusciter ». Oui, ça a commencé comme ça. A nouveau, je feuillette ce livre que je n’ai pas relu depuis. Il s’ouvre tout seul aux pages cornées et marquées au crayon. Elles sont nombreuses. Je laisse rarement autant de traces de mes lectures. Et je m’aperçois qu’au fond, parler de Bobin c’est facile. Il suffit de le citer. « Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres et puis un jour nous mourons. » Que dire de plus ? Rien. Je connais des ouvrages de philosophes qui n’ont pas une seule idée de cette portée, aussi profonde et aussi vraie. Je pourrais remplir des pages avec les aphorismes qu’il sème en toute simplicité et restent longtemps vivants dans les têtes.

Christian Bobin a fait des études de philosophie. Les colloques universitaires, il les décrit ainsi dans un entretien avec Charles Juliet (1) : « On dispose d’une grande table dans une grande salle. On fait asseoir les morts autour de la table. On leur demande de parler. On passe deux jours avec des morts ». Ce grand admirateur de Spinoza avoue que la parole philosophique, trop souvent « fatiguée, rêche », l’ennuie. Mais quel philosophe lui même ! Quel regard ! Toujours dans « Ressusciter » il raconte qu’une fée s’est penchée sur son berceau à sa naissance et lui a dit : « Tu ne goûteras qu’à une part minuscule de cette vie et en échange tu la percevras toute. » Qu’il évoque François d’Assise dans « Le Très-Bas», la mort de la femme aimée dans « La plus que vive », une petite fille appelée Hélène, les écrivains dont il se sent proche (Rimbaud, André Dhôtel, Djalal al-Din Rumi, "le poète des poètes") Bobin trouve les mots qui nous entraînent avec lui dans l’enthousiasme, la douleur et, par-dessus tout, l’amour de la vie. D’où viennent-ils ? De l’observation, des livres, des études ? Il n’en sait rien. Ils viennent tout seuls comme des moucherons un soir d’été autour de la lampe. « Je place un papier blanc sur la table et j’attends que les mots, attirés par la luminosité, viennent s’y prendre. » Voilà. Pas plus compliqué que ça.

La page de Christian Bobin attrape beaucoup de mots. Il se promène. Il regarde. Il rentre chez lui. Il a vu de belles choses, d’autres qui lui ont déplu, et puis des presque rien qui passent inaperçus, si avides sommes-nous de ce qui sort de l’ordinaire. Lui, c’est avec les presque rien qu’il fait sa littérature. Ses livres sont des lunettes réglées sur sa vue qu’il nous offre. Le dernier en date, « L’homme-joie », est un recueil de quinze récits qui recréent les moments où le banal devient poésie. Il commence par ces mots qui sont en quelque sorte son sésame : « Ecrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir ». L’homme-joie c’est Bobin, n’en doutons pas. Mais il n’est pas le ravi de la crèche. Il ne fait pas semblant d’ignorer les méfaits des « assassins que nous sommes ». Simplement, il y a des ailleurs où son regard cherche ce qui vaut la peine d’être vécu. Et parfois il trouve : « Deux choses importantes sont arrivées aujourd’hui. J’ai tout de suite su qu’il n’y en aurait pas d’autres. A deux heures de l’après-midi c’était plié. Deux émerveillements c’est beaucoup pour un seul jour, non ? » Il n’est rien de plus important pour lui qu’un étang couvert de lentilles d’eau, les trois mots d’une gitane, le « bal des lumières » dans le noir de Soulages, la branche de mimosa dont le parfum lui parle de « celle qui est sous terre », les trois jours et trois nuits de cauchemar noir où l’enfonce la lecture de « Typhon » de Joseph Conrad, un concerto de Bach joué par « deux anges couillus » : Menuhin et Oïstrakh. Rien n’est plus important que la métaphysique de la vaisselle, les « trésors vivants » que sont les malades d’Alzheimer, le bleu du ciel. Et les livres bien sûr : « J’ai lu plus de livres qu’un alcoolique boit de bouteilles ». Belle comparaison. « L’homme-joie » est un livre enivrant. On en sort gai comme après avoir bu un bon vin entre amis. Et l’on s’endort le soir en pensant « que le plus beau est à venir ».

Bernard Revel

(1) « La merveille et l’obscur », entretiens avec Charles Juliet, Nelly Bouveret, Judith Brouste (Editions Paroles d’Aube).

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Ath. 10/03/2013 01:56

"La vie a besoin des livres comme les nuages ont besoin des flaques d’eau pour s’y mirer et s’y connaître."
Ce sera ma citation à moi, de C. Bobin...
Il dit cela dans "Les ruines du ciel" et les plus belles choses que j'ai lues sur un chat noir...

Sylvie 09/03/2013 16:07

"C'est par distraction que nous n'entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction". Christian Bobin a cette façon incomparable, infiniment douce, de nous placer face à notre responsabilité d'être vivant. Sa lucidité d'homme-joie est une immense consolation.

Didier POBEL 08/03/2013 15:17

Pas facile de parler de Christian B. Mission réussie. Bravo à Bernard R.!