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Publié par Marie Bardet

Famille, je vous "haime"

“Petite table, sois mise!” par Anne Serre. Editions Verdier.

“Si tout n’a pas péri avec mon innocence” par Emmanuelle Bayamack-Tam. Editions POL.

Anne Serre, née à Bordeaux en 1960, a écrit une dizaine de romans depuis « Les Gouvernantes » en 1992. Notamment « Le Narrateur », « Un Chapeau léopard », « Les Débutants».

Née à Marseille en 1966, Emmanuelle Bayamack-Tam a publié depuis 1994 un recueil de nouvelles, huit romans et une pièce de théâtre: “Mon père m’a donné un mari” (chez POL).

L’illustration de cet article est une œuvre des artistes Clark et Pougnaud, tirée de la série « Intimité » (Voir leur site ci-dessous).

L’un est un court récit d’une soixantaine de pages à la couverture ocre jaune des éditions Verdier. Il vibre comme un soleil sur “le disque luisant” de la table du séjour où une main amie l’a laissé choir... C’est un brûlot, mais la sagesse du titre — “Petite table, sois mise !” —, l’absolue discrétion de la quatrième de couverture et, quand on y réfléchit bien, l’accolade du prénom et du nom de l’auteur, son classicisme rassurant — ce double “r” de Serre en écho au double “n” d’Anne — calfeutrent habilement ces braises dont s’inspirent les grands incendies. Mais nous ne le savons pas encore...

Le toucher addictif de l’autre livre abandonné sur la table — inimitable gaufré de la couverture des éditions P.O.L. — augure quant à lui d’une lecture sensuelle que vient conforter sur deux lignes, un vers d’Ovide : “Si tout n’a pas péri avec mon innocence”. Ce pavé blanc et compact aux quatre cents pages frappées d’un nom à l’exotisme incantatoire — Bayamack-Tam — contraste avec l’existence ténue du “fascicule” à la couverture jaune. Par lequel de ces livres allons-nous commencer ? La main qui a placé avec la fausse ingénuité qui la caractérise, côte à côte, ces deux romans — appelons-la, le destin... — ne nous a pas laissé le choix.

Nous les convoquerons donc dans la même chronique, autour de la même table : pour nous, dorénavant, ce sont les commensaux. Dans le roman d’ Anne Serre, comme dans celui de Bayamack-Tam, l’héroïne est une femme dont l’enfance s’origine dans ce qu’il est convenu d’appeler une famille dysfonctionnelle. Les adultes sont défaillants, immatures, obscènes, entièrement soumis à leurs pulsions, flanqués d’enfants par on ne sait quel caprice. Le dressage y tient lieu d’éducation, au mieux. Au pire, certains enfants devront se contenter de l’indifférence de leurs parents sous le regard d’un Dieu qui permet “de ces malheurs sans nom”, ou comment l’idée de se pendre à l’abricotier du jardin vient à l’esprit d’un garçonnet de treize ans.

La mère des trois sœurs du récit d’Anne Serre, exhibitionniste plantureuse, se brosse la toison pubienne devant la glace du vestibule, “à grands coups, aussi sérieusement qu’elle se lavait les dents le soir”. Immanquablement nue, elle attend, buste ployé sur “la table au disque luisant” qui constitue le point névralgique du foyer, sa ration quotidienne de sexe que lui dispensent le dévoué Dr Mars, entre deux visites à ses patients, ou bien l’agent d’assurance, ou encore Marjorie la bonne copine, et si aucun de ceux-là n’est disponible, alors, ses propres filles (prépubères).

“Elle s’asseyait dans un fauteuil, ses grandes cuisses écartées, et Chloé, Ingrid ou moi, ou toutes les trois à la fois, nous nous mettions à la chatouiller, la mordiller, la frotter, la pincer, la lécher”. Le père ignore les regards pâmés de son épouse et préfère saillir ses filles, en particulier Ingrid, qui a sa préférence. Les trois sœurs se relaient sans relâche auprès de leurs géniteurs, dansant d’un pied nu sur l’autre sur le dallage du vestibule, guettant l’appel du père à venir le rejoindre dans son bureau, ou les gémissements de leur mère en provenance de la salle à manger.

L’auteur déroule scène après scène, avec un détachement tranquille, ce que furent ces “habitudes familiales”, comment celles-ci avaient réussi à les souder, et même à les enchanter. Lorsqu’à la suite d’une dénonciation, une assistante familiale est venue enquêter sur les mœurs de la famille, les trois sœurs se sont liguées naturellement contre cette empêcheuse de jouir en rond. Tel un jardin des délices, c’est ainsi que l’auteur nous dépeint cette enfance vécue dans une transgression apparemment assumée.

L’héroïne de “Si tout n’a pas péri...” se prénomme Kim. Elle a neuf ans lorsqu’elle part en guerre contre “la ménagerie infâme de nos vices”. Dans sa famille nombreuse à elle (2 jeunes frères, 2 sœurs adolescentes en concubinage avec leurs copains, ses parents, ses grands-parents, tous sous le même toit), “personne ne baise”, en tout cas pas ouvertement, mais il règne une promiscuité des corps, une absence de pudeur et un langage d’une crudité telle, que les orgies — pardon, les “agapes” — du roman d’Anne Serre passeraient presque pour du libertinage.

La mère, Gladys, a les faveurs d’un portrait saisissant. Affligée à la naissance d’un bec de lièvre qui l’a défigurée, elle s’est bricolé un “narcissisme insubmersible” qui fait qu’à presque 40 ans, son nouveau défi est de s’exhiber au Tretrallini’s, le sexe entièrement épilé, avant d’extirper de son vagin — le pire n’est jamais certain... — une guirlande de batraciens, au nombre de cinq, comme ses enfants dont elle porte les prénoms tatoués entre la clavicule et l’omoplate. Tonnerre d’applaudissements du clan familial tenu de faire un triomphe à sa “génitrice” super star. Tous solidaires, quelqu’ abjection qu’il advienne, telle est l’injonction à laquelle se soumet le clan, hormis Kim la rebelle. Kim conjure sa vie de “petit batracien dans cet étang fétide”, d’abord avec Baudelaire — “le seul Charles qui vaille” — puis, lorsque la puberté qu’elle redoutait la rattrape, par une frénésie sexuelle qui la conduit, après un drame et par l’entremise d’une sage-femme devenue mère maquerelle, à la prostitution. “Tu marches sur des morts, Beauté dont tu te moques... Moi aussi je vais marcher sur les morts, piétiner les vivants, être Patti Smith ou rien”, se jure Kim.

Ces deux jeunes femmes auront, pour construire leur identité, à déconstruire le mauvais château de cartes échafaudé pour elles.

Kim l’aura compris dès l’âge de neuf ans et le mépris dans lequel elle tenait ses parents, sa haine, lui auront servi d’échappatoire, de tremplin. Pour la jeune sœur du trio d’Anne Serre, la quête identitaire se fera plus tardivement, à l’orée de l’âge adulte, dans une brume épaisse qui se dissipera dans un éclair, révélant l’abîme. Après en être passées, l’une comme l’autre, par la découverte de l’amour du même...

Il faut les lire, ces deux romans jetés pêle-mêle dans cette chronique bancale, peu importe dans quel ordre, et se jouer des circonstances. Passer à table. Puis remettre le couvert. Au préalable s’assurer simplement qu’on aura convié, autour de l’ovale parfait au disque luisant, les meilleurs commensaux.

Marie Bardet

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powered files 25/09/2014 13:56

Usually when I see an illustration I try to evaluate it right to the core. And I analyze what I get after my evaluation and the result I get is always right. Here I see some great thoughts lying hidden in that particular illustration.

Ath. 19/06/2013 14:47

Je reviens dans les commentaires pour dire tout le bien que je pense du livre d'Emmanuelle B-T.
Jamais le roman ne s'essouffle, ça décoiffe, mais avec quelle virtuosité dans l'écriture.
Il y a juste ce qu'il faut d'acidité, de férocité joyeuse pour décrire cette famille toxique dont Kim réussira à s'extirper, en se récitant des poèmes et en préservant son désir de vivre, quoiqu'il arrive.
Ca finit un peu comme un conte de fées, en version subversive... mais cela n'enlève rien au plaisir que j'ai passé à découvrir un univers irrévérencieux au possible, dont le charme réside justement dans l'incompréhension que certains pourraient ressentir devant de tels excès.
Il faut de tout pour faire un monde, et ce roman-là en est la claire démonstration.

Henry 19/04/2013 08:05

Merci pour cette chronique...Printemps, printemps, chronique de saison.
Écriture alerte, mutine qui donne envie d'aller flâner dans ces pages là,où s'insinuent le désir et l'interdit, l'impudeur légère et l'ombre du non-dit. Jamais simple l'écriture érotique. Saisir l'échancrure, le fugace, l'imprévisible des évidences, le souffle de l'émoi sans tout dire, trop en dire.
A l'évidence la curiosité de Marie Bardet a été piquée par ces écritures là. Elle nous en dévoile les lignes avec la finesse qui sied. Juste assez.Jamais trop. Au lecteur ensuite de faire le pas suivant.

Jean 18/04/2013 20:24

Superbe chronique. J'ai trouvé très intéressants les rapprochements que vous faites entre les deux romans. Des similitudes m'avaient échappé ou du moins je n'avais pas cherché à y réfléchir.
Ce sont bien deux familles 'dysfonctionnelles', en effet, c'est le moins qu'on puisse dire, et deux figures de femmes transgressives, excessives, presque jusqu'au délire, mais pas tout à fait. Et si les écritures des deux auteures sont très différentes, on y trouve, dans les deux cas, la distance et, d'une certaine façon, la légèreté de la fiction romanesque. On est conduit et puis emporté dans les effrois et les délices de l'excès et de la surenchère dans l'excès et pourquoi s’en priver ? mais on est aussi conduit à en revenir ! et c'est peut être là que ces fictions prennent leur part de densité.

Destiny 17/04/2013 11:41

Excellent choix d'illustration cher Président !

Ath. 17/04/2013 11:38

Brrr... Ca fait froid dans l'dos... Comme dit déjà...
J'apprécie l'illustration, un mélange de Hooper et de Dali, pour le dire rapidement.