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Publié par Bernard Revel

Jaume Cabré, le Catalan capital

"Les voix du Pamano" de Jaume Cabré qui a également publié aux éditions Christian Bourgois « L’ombre de l’eunuque » (2006) et « Sa Seigneurie » (2004). "La toile d'araignée", son premier roman traduit en français par Patrick Gifreu, a été publié en 1984 par les éditions du Chiendent (Perpignan). Jaume Cabré a obtenu en 2010 le 42ème Prix d’Honneur des Lettres catalanes.

(Editions Christian Bourgois, 2009, 743 pages, 30 euros)

Du côté de la Seu d’Urgell, non loin de l’Andorre, la Vall d’Assua, avec ses petits villages de quelques centaines d’habitants est un joli coin de paradis. En la découvrant, deux jeunes couples ont pensé la même chose. « Un havre de paix », a dit Oriol Fontelles à sa femme Rosa, enceinte et malade des poumons, pour décrire Torena où il venait d’être nommé instituteur à la fin de la guerre civile. « Un havre de paix », c’est exactement l’image qu’emploiera Jordi quelque soixante ans plus tard en s’installant avec son épouse Tina à l’école de Sort dans le Pallars Sobirà. Torena et Sort sont distants de quelques kilomètres. Une rivière passe à proximité : le Pamano.

Les paradis deviennent vite des enfers par la volonté des hommes. L’histoire que raconte Jaume Cabré est celle d’Oriol, c’est aussi celle de Tina, deux êtres qui, par delà le temps, se rencontrent et se brûlent au feu continu des mêmes haines. En visitant l’école de Torena qui va être démolie, Tina découvre les cahiers qu’Oriol a écrit pour sa fille qu’il n’a jamais connue. Leur lecture la bouleverse, elle dont la vie est en train de chavirer parce que son mari la trompe et que son fils unique devient moine à Montserrat. Signe du destin, sur la photo qu’elle a faite au cimetière du village, un verdier qu’elle n’avait pas remarqué s’envole en pointant son bec sur ces mots gravés dans la pierre : « Oriol Fontelles tombé pour Dieu et pour l’Espagne ». Elle décide d’enquêter sur la vraie vie de cet instituteur phalangiste exécuté en 1944 par « les Rouges » et dont la rue principale de Torena, la rue du Milieu, a longtemps porté le nom.

Cette rue, les femmes de la famille Ventura ont refusé de l’emprunter pendant 38 ans. Le silence, ce n’est pas forcément de la paix. Cela peut être aussi de la haine. « Dans ce village on s’est toujours beaucoup tu. Il y a eu beaucoup d’hypocrites… Soixante ans se sont écoulés mais on a encore ça planté dans le crâne », apprend Tina. « Ça », c’est le passé qui ne passe pas. La permanence des sentiments est au cœur du roman construit comme un puzzle dont toutes les pièces, savamment mélangées, s’ordonnent petit à petit. Les époques, les dialogues, les actions s’enchevêtrent, non pour nous égarer mais pour extraire des mémoires tout ce qui résiste au temps.

Tina, si malheureuse dans son propre présent, croit trouver dans le passé son salut. Elle court à sa perte. Abandonné par sa femme parce qu’il est trop lâche pour avoir refusé l’uniforme phalangiste exigé par Valenti Targa, le bourreau de Torena, Oriol se raconte à sa fille inconnue par des lettres qui sont, écrit-il, « comme la lumière des étoiles ». Tina, détentrice de cette « lumière », ne saura jamais qu’en parvenant à la transmettre elle ne fera que l’éteindre.

Pouvait-il en être autrement ? Répare-t-on jamais le passé ? A-t-on vraiment envie de connaître la vérité quand la vérité est trop cruelle ? L’histoire de Torena, c’est d’abord ce bilan chiffré que dresse Jaume Cabré : « Trois cent cinquante-neuf habitants recensés (plus une vingtaine d’exilés et trente-trois morts pendant la guerre et à cause de la guerre : deux quand avait éclaté la rébellion fasciste, les autres pendant la guerre. Et quatre habitants de plus qui étaient condamnés et ne le savaient pas.) »

Au-dessus de quelques-unes de ces morts violentes, plane l’implacable volonté d’une femme, la belle Elisenda Vilabrù, de la maison Gravat, la plus riche du village. Les deux morts du début de la rébellion sont son père et son frère. Elle mettra tout en œuvre pour les venger et pour que Torena n’oublie jamais. Après la guerre, elle deviendra une des plus grandes fortunes et une des femmes les plus puissantes d’Espagne en créant une station de ski dans la Tuca Negra et un empire industriel que fera prospérer son fils adoptif. Mais elle continuera d’habiter la maison Gravat : « C’était sa manière à elle de dire que la guerre n’était pas finie et qu’elle ne finirait jamais parce qu’elle savait conserver le souvenir des morts de la famille. »

Elisenda trouve son bras armé en la personne du bourreau Targa, et, chose qu’elle n’avait pas prévue, tombe dans les bras de l’instituteur Oriol qui vient peindre son portrait. Oriol, complice au grand jour des violences de Targa, aide la nuit les Républicains pour se racheter aux yeux de sa fille qu’il ne connaîtra jamais. Elisenda vouera sa vie à en faire, par de « pieux » mensonges, un martyr et un saint. Tina tentera de donner un sens à la sienne en faisant éclater la vérité. Cela n’empêche pas les eaux du Pamano de couler. On dit que seuls les entendent, de Torena, ceux qui vont mourir. La vérité est parfois à ce prix.

Dans ce roman labyrinthique qui nous tient en haleine, Jaume Cabré réussit, avec une habileté diabolique, à faire apparaître à l’échelle locale un tableau complet de la tragédie espagnole. Si le propos est sombre, le plaisir de lecture n’en est pas moins grand tant l’auteur manie avec bonheur la verve comique et la dérision. Ce professeur de philologie excelle dans les dialogues qui révèlent, parallèlement aux mots prononcés, les arrière-pensées, et qui sautent allègrement, entre deux répliques, aussi bien d’époques que d’interlocuteurs. Inspiré (« Les gens circulaient les épaules chargées de leur vie »), poétique (« Une étoile filante écrivit dans le ciel un désir impossible »), trivial (« Voilà qu’elle se fait épousseter la brèche par un skieur »), Jaume Cabré donne chair et profondeur à ses personnages, à commencer par Elisenda dont il brosse un extraordinaire portrait d’héroïne de tragédie. Il s’impose, avec ce quatrième roman traduit en français, comme la grande voix de la littérature catalane contemporaine.

Bernard Revel