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Publié par Bernard Revel

Michel Gorsse : l'allumeur de feu

Un beau jour j’ai vu la Poésie, la Poésie en chair et en os, la Poésie faite homme, s’était exclamé en son temps Joseph Delteil. Il parlait d’Albert Bausil. C’était dans les années trente du siècle précédent. Je me suis souvent demandé quelle tête aurait la Poésie de nos jours. Avec une majuscule, vous avez remarqué. Il m’a fallu longtemps pour trouver. Ce ne sont pas les poètes qui manquent pourtant. Nous le sommes tous un peu. Enfin, presque tous. Quoique. Je me demande. Des poètes, j’en connais. J’en rencontre. J’en lis. Des vivants, je veux dire. Il y en a des bons, d’autres non. Qu’importe. Mais ils n’ont pas des gueules de Poésie, je trouve. Ils sont comme vous et moi. Ils ont des gueules de ministres, d’épiciers, de comptables, de journalistes. Ils ne ressemblent pas à leurs vers. Ça me frappe toujours. Je les regarde. Ils sont si différents de ce qu’ils écrivent ! C’est comme si, toute leur vie, ils étaient déguisés, avec un masque et tout, et qu’en écrivant ils se foutaient complètement à poil. Faites un test. A partir d’un poème qui vous a remué les tripes, essayez d’établir le portrait-robot de celui qui l’a composé. Vous imaginez une espèce de fauve lâché dans un jardin public où il sème la panique. Maintenant, allez voir l’auteur en chair et en os. Justement, il dédicace son recueil chez votre librairie. Se peut-il que ce soit cet homme aimable, souriant, un peu timide mais d’évidence ravi de son petit succès, qui ait écrit les vers de braise dont vous ne vous êtes pas remis ? Quelle déception !

La Poésie faite homme ou femme, j’ai longtemps cru qu’elle avait subi le même sort que le dodo de l’île Maurice, cet oiseau bizarre dont la reconstitution supposée m’a ému l’autre jour à Paris, dans la Galerie de l’Evolution du Jardin des plantes. Pourtant, j’ai parcouru en tous sens la salle des espèces disparues peuplée de momies plus vraies que nature. J’ai vu le couagga, l’émeu noir, le cerf de Schomburgk, le thylasine, l’aepyornis. Mais je n’ai pas vu la Poésie. Cela m’a rassuré. Elle est donc quelque part, bien vivante. Peut-être se terre-t-elle dans quelque trou perdu comme le yéti. C’était un peu ça. J’ai fini, un jour, par la rencontrer.

Elle m’est tombée dessus avec un drôle de livre, une sorte de dictionnaire ivre créateur de mots. J’ai voulu voir l’auteur. Et j’ai vu la Poésie. Ce type a la gueule de ce qu’il écrit. J’aurais du mal à vous la décrire. Je ne suis pas Delteil. Il a des yeux, un nez, une bouche comme tout le monde. Mais cela vient-il de son regard qui semble vous percer à jour, de son sourire de tendre voyou qui révèle des dents étonnamment blanches pour un fumeur impénitent, de son profil affûté de marcheur du monde, je ne saurais le dire. Tête de pirate, en tout cas, de voleur de feu. Ou plutôt d’allumeur de feu.

Si je pense à Michel Gorsse, puisqu’il faut bien que je le nomme, tant pis pour lui, la première image qui me vient est celle d’un type qui, au petit matin glacial des Pyrénées, bourre de bûches une grande cheminée et allume un feu dont la vue et la chaleur sont, quand j’entre dans la pièce, mon premier bonheur du jour. C’est son rituel. Il se lève aux aurores, allume le feu et écrit. « Combien la première lueur de l’aube semble une larme survenue d’un chagrin plus vieux que le monde. Moment propice. A la méditation ou a l’accablement ». Pas étonnant que ses mots nous brûlent et mettent longtemps à cicatriser. Ils sont faits de nuit et d’étincelles. Poèmes, haïkus, récits, axiomes, ça crépite, pétille, pousse de flamboyants soupirs comme disait Baudelaire. Sur son chemin de Compostelle, dans ses steppes mongoles, ce n’est plus lui qui souffre et qui jouit, c’est nous, lecteur. On voit de la lumière, on s’approche. On n’est pas seul. On entre dans le Cercle des authentiques cabochards, poètes, artistes, originaux de tous poils qui se retrouvent deux ou trois fois l’an et disent, slament, chantent, écoutent, boivent un coup, stimulés, encouragés, émoustillés par l’allumeur de feu. Et pour laisser une trace de ces rencontres, pour entretenir la flamme, la propager, ils font vivre et survivre depuis dix ans, grâce au seul soutien de leurs abonnés, une revue unique en son genre, « La Licorne d’Hannibal ». Son dernier numéro, le 31, offre en cent pages un concentré de poésie, de fantaisie, d’imagination, d’émotion, de gravité et j’en passe. « Je dois être un sage je broie du noir mais je n’en mets pas partout », fait savoir Michel Gorsse sous la forme d’un de ces haïkus des hauts cantons dont il a le secret. A la lecture de La Licorne, je vois se dessiner les contours de quelque chose qu’on pourrait appeler l’art de vivre « cabochard ». Comme si l’allumeur de feu débordant de chaleur humaine en avait mis partout.

Bernard Revel

Michel Gorsse est l’auteur de « Ni loup ni agneau : yéti », « Divagalâmes » (Prix Vendémiaire des Vendanges littéraires 2011), « Le chemin des chants d’oiseaux » (carnet de route Le Puy-en-Velay- Saint-Jacques de Compostelle), « Tsiin Tsiguidi » (récit d’un voyage en Mongolie), et, avec son camarade cabochard Gilbert Desclaux, de « Mots croisés ». Un deuxième tome de « Divagalâmes », avec toujours les illustrations surréalistes de Bernard Combes, paraîtra prochainement.

Les livres de Michel Gorsse, éleveur de chevaux et poète, sont publiés dans la collection «Asile poétique » du Cercle des authentiques Cabochards de l’If. Renseignements : lacavale@wanadoo.fr

La petite librairie de Michel Gorsse à la Cavale de Mantet (Pyrénées-Orientales), rendez-vous des randonneurs à pied ou à cheval et des "drôles de types qui traversent la brume avec des pas d'oiseaux sous l'aile des chansons".

La petite librairie de Michel Gorsse à la Cavale de Mantet (Pyrénées-Orientales), rendez-vous des randonneurs à pied ou à cheval et des "drôles de types qui traversent la brume avec des pas d'oiseaux sous l'aile des chansons".

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Ch. 09/08/2013 17:56

Bel hommage à Michel Gorsse.
"Un sage" en effet, d'une grande générosité...
"...qui broie du noir, mais n'en mets pas partout" : puisse-t-il faire des émules !