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Publié par Chantal Lévêque

Christian Oster, moissonneur de cathédrale

"Dans la cathédrale" de Christian Oster, prix des Vendanges littéraires 2010. Sur la photo, André Bascou, maire de Rivesaltes, annonce son prix (une barrique de vin, soit 300 bouteilles) à Christian Oster.

(Editions de Minuit, 142 pages, 13 euros)

Il subit sa vie plus qu’il ne la vit. Il se laisse porter par le courant avec une sorte de détachement, de stoïcisme qui surprend. À chaque embardée, lucide et distancié, il a une telle façon de vous décrire les situations qu’on oublie leur côté sinistre pour ne relever que l’absurdité du monde dans lequel il se démène et c’est quelquefois assez drôle.

Tout ce qui lui arrive paraît désopilant ; son fatalisme exacerbé lui sauve la mise. Sans jugement, sans ambition particulière, rien n’a vraiment prise sur lui puisque rien ne semble avoir de l’importance… Sauf l’amour peut-être !

Il y avait là aussi une radio que j’avais branchée sur une station d’informations, et j’avais écouté un bout du journal aux environs de vingt heures quinze, apprenant qu’en France, la situation s’aggravait et que ça s’enflammait ailleurs. J’en pris bonne note, mais je n’étais plus dans la course. Je ne l’avais d’ailleurs jamais été vraiment, ma vie s’était révélée trop prenante, j’étais passé d’un état d’âme à l’autre sans jamais rien régler et ça m’avais pris un temps fou, même si j’avais cherché, à l’occasion, à élargir le trou d’où je n’avais pas eu la force de sortir.

Cet homme qui se raconte, la cinquantaine (« mais toujours trente dans la tête ! »), chroniqueur dans un journal de Chartres, c’est celui du dernier roman de Christian Oster.

Il est vraiment au creux de la vague.

Plus de désir, en perte d’identité, en grande solitude, sa vie se délite, s’émiette, s’effrite et il déambule, un peu largué, au gré des événements qui ne le bousculent plus vraiment.

Etrange, cet enterrement auquel il se rend alors qu’il ne le concerne que de très, très loin. C’est alors que son co-locataire disparaît, sans crier gare.

Bizarre aussi, cette rencontre avec cette femme qui le connaît très bien, mais dont il ne se souvient plus du tout. Et cette rupture radicale, avec Marianne, « sa relation intermittente », qu’il décide du jour au lendemain.

Il largue les amarres, il quitte Paris et prend une chambre d’hôtel à 150 kms de là.

Pour s’oublier ? Se retrouver ? S’égarer complètement ?

Comble de l’infortune, mais qui n’en est pas vraiment une (contentement et angoisse mêlés), il y retrouve là-bas son rédacteur en chef qui lui propose une reconversion professionnelle. Une mise à l’écart ? Au placard ? Un licenciement en vue ?

C’est une errance chaotique, comme sous hypnose, qui débute pour lui, au cœur de la Beauce, au milieu de ces grandes terres agricoles où les moissons se font sous assistance par satellite, où il n’y a pas âme qui vive – ou si peu ! – et sous un ciel lumineux à perte de vue…

On imagine l’ambiance…

Le point fort de ce roman, c’est son atmosphère. D’une tonalité douce-amère.

Très cinématographique : on pense à ce film de Jim Jarmusch, « Broken Flowers » avec Bill Murray, et cette musique lancinante…

Avec un style à la fois contemporain et par moment d’une préciosité un peu pesante, on s’égare avec le personnage sur des chemins de traverse, on se perd avec lui dans toutes sortes de raisonnements contradictoires, de supputations gratuites, de choix qui finissent par devenir des non-choix, des complications « en pure perte » et on le regarder ainsi errer - au propre et au figuré - en état de douce stupeur et de vague incompréhension, en déliquescence assumée. C’est à la fois drôle et mélancolique, habile dans le registre de l’auto-dérision sur un mode introspectif.

Il règne, dans ce roman, une sorte de platitude qui assomme… et à la fois une lucidité qui captive…

Seul regret, la chute… que j’aurais préféré plus rocambolesque, plus surprenante que cette image pieuse, dans la cathédrale…

Mais ce sentimentalisme-là, qui nous laisse sur sa faim, c’est tout à fait en adéquation avec le personnage, en quête de lui-même, égaré dans ce monde transparent, sans âme, où l’on peut disparaître dans un brouillard ouaté et, tout compte fait, ne rien trouver au bout de la route qu’un peu d’espoir et toute l’étendue du rêve encore possible.

Chantal Lévêque