Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Henri Lhéritier

Pierre Michon : l'art de la touche enfouie

« Les Onze » de Pierre Michon. Pierre Michon est né le 28 mars 1945 dans la Creuse. À 37 ans, il entre dans la vie littéraire avec la publication des « Vies minuscules » (prix France Culture 1984). Avec « Les Onze », paru en 2009, il a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française.

(Editions Verdier, 144 pages, 14 euros)

François-Elie Corentin descend d’un marchand de vin d’Orléans (qui pousse l’art de la transformation jusqu’à faire parfois du vinaigre), ce n’est pas une mauvaise hérédité pour devenir grand peintre, même si dans la lignée figure un poète assez banal (les poètes sont la fatalité des familles).

Pierre Michon redécouvre ce peintre célèbre grâce à son tableau, Les Onze, qui trône au musée du Louvre, au bout du pavillon de Flore. Ces Onze sont les commissaires qui étaient douze (en littérature il faut toujours se méfier des nombres) du fameux Comité de Salut public qui exerça, de juillet 1793 à juillet 1794, une peu amène autorité sur les affaires de la France. Mais bon, Michon n’est pas là pour faire de l’histoire, il commente un tableau.

Il note que ces Onze (en effet le douzième, Héraut de Séchelles, commençait déjà à escalader les marches de l’échafaud) étaient des écrivains ratés. Depuis Erostrate, l’artiste raté en manque de reconnaissance est le danger le plus grave que courent toutes les sociétés. Oui, oui, je sais ce que je dis. Ici, il y en a onze d’un coup, c’est trop. Ce qui devait arriver arriva.

Les Robespierre, Saint-Just, Collot d’Herbois, Couthon, Barère ou autres Billaud-Varennes ne furent pas hélas les best-sellers de leur temps, quel dommage ! Quelle économie aurions-nous fait si ces types avaient été grands romanciers, philosophes, essayistes, historiens, dramaturges. Comme quoi, on a toujours besoin des grands écrivains, même par défaut. Allez, il ne faut plus y penser !

Reste d’eux ce tableau commandé à Corentin, grassement payé et réalisé in extremis (les têtes surtout, nous dira Michon à la fin), immortalisant les fringants révolutionnaires comme Léonard avait immortalisé les apôtres autour de Jésus. Mais si l’on regarde la Cène de Vinci, ce qui frappe c’est le mouvement des convives, leur manière de se tenir, de s’interpeller, de converser, eux, les Onze, ne bougent pas. Pourtant je ne cesse de les regarder, j’essaie de capter le moindre de leurs gestes, ils ne bougent pas, ils sont déjà morts, ou peut-être sont-ils collés à la toile comme s’ils n’avaient jamais existé.

Il faut se rendre à l’évidence, Michon réussit cette gageure de nous parler d’un tableau sans le décrire, ce n’est pas un visuel, ici en tout cas, il s’intéresse à la touche, pas aux traits, ni aux formes, ni au décor, ni à la couleur, ni à l’anecdote, un peu au costume peut-être, mais surtout à la touche, à la touche enfouie sous les autres, celle qui ne se voit plus et que seul un écrivain peut déceler car elle produit quand même son effet. Il énonce des mots, il fouille par les mots, les Onze n’existent que par les mots, il faut le comprendre, il est écrivain, et c’est un écrivain qui exulte par les mots, on sent que ce type est capable de passer des jours et des jours pour trouver le mot qui convient, le rythme le plus apte à soutenir une phrase, une idée. Et lorsqu’il les a trouvés, le lecteur n’a plus guère d’échappatoire.

Cette conjuration des ratés se met à nous hanter, ce n’était donc que ça, la révolution française, c’était la parole, ces types étaient de la parole agissante, meurtrière, leurs mots étaient des lames, plus que les images, les mots tuent. Michon l’a découvert grâce aux mots.

Pour le reste il fait confiance à Michelet, après tout c’est l’historien qui a le premier évoqué ce tableau dans douze pages miraculeuses qu’il faut avoir lues, nous dit Michon. D’ailleurs ces révolutionnaires ne sont que des canassons, il cite (de mémoire) Michelet : « Si vous vous souvenez d’un jour où, venant à l’autre bout du pré et approchant à votre pas de l’angle largement ouvert de l’écurie où font front un à un dans leurs box alignés les chevaux, dont vous ne voyez que les têtes, découpées et bien mises en valeur par la petite porte basse qui dérobe leur corps d’où elles apparaissent comme suspendues là-haut par la vertu du saint-Esprit, spectrales, vivantes, figées dans l’effroi et la lente expectative des bêtes… » C’est beau, ça pourrait être du Michon.

Je n’ai pas lu les pages de Michelet consacrés aux Onze et je crois que je ne le ferai pas. Pas dupe, autant m’en tenir aux mots de Michon.

Les Onze, il me semble le voir ce tableau au fond du pavillon de Flore, pourtant je ne suis jamais allé au Louvre et je n’irai peut-être pas, là aussi, les mots de Michon me suffisent, je me demande d’ailleurs si lui-même l’a vu, peut-être fait-il seulement confiance à ce qu’il a entendu et lu, ça me va, à moi aussi.

La littérature, c’est comme un grand vin, ça doit faire douter.

Les Onze, c’est un verre qu’on tient à la main, qu’on mire, qu’on hume et qu’on avale.

Il ne faut pas s’y tromper, Pierre Michon est un grand “ cru ” classé.

Henri Lhéritier