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Publié par Bernard Revel

Plaidoyer pour des aires littéraires

Nous roulions en direction du nord. Comme je ne conduisais pas, le cerveau engourdi, je laissais mon regard errer sur le paysage, les véhicules de tous gabarits et le bric-à-brac autoroutier qui défile et se répète à l’infini. Quelque chose, crevant soudain la surface étale de ma léthargie, a éclaté comme une bulle. C’est ce qu’on appelle une surprise. J’ai d’abord cru que j’avais rêvé. Mais quelques kilomètres plus loin, les mêmes mots s’affichaient sur un panneau bleu : « Aire du chat perché ». Comme nous venions de passer l’aire de la poule de Bresse, je me suis dit que le bestiaire était peut-être une spécialité du Jura. Mais aucun nom d’oiseau ou autre bestiole n’est venu par la suite confirmer mon hypothèse. Sur le chemin du retour, me laissant bercer, tout aussi somnolent, par la musique concrète de la même autoroute, j’ouvre un œil pour savoir où nous sommes et que lis-je sur un panneau ? Aire de la Vouivre. Evidemment, cela m’interpelle. Je connais ce nom. Si j’avais été bien réveillé j’aurais compris tout de suite. Mais tout s’est éclairé quelques kilomètres plus loin lorsque sont apparus ces mots : « Aire de la Jument verte ». Marcel Aymé, bien sûr ! Je ne sais qui est chargé de l’appellation des aires de repos -les élus, les préfets, les responsables des sociétés d’autoroutes ?- mais je salue bien bas ceux du Jura. En choisissant les titres de trois de ses livres, ils rendent non seulement hommage à un écrivain qui puisa son inspiration dans la terre où il vécut son enfance, mais en plus, ils donnent à celle-ci les couleurs de l’imaginaire. Voilà de la signalisation intelligente.

Sommes-nous moins intelligents, moins cultivés en Languedoc-Roussillon ? Sûrement pas en ce qui concerne la créativité littéraire et artistique. Côté « décideurs », je ne sais pas. Je ne les connais pas suffisamment. J’ose croire cependant qu’ils ont une certaine ouverture d’esprit. C’est pourquoi je lance un appel pour qu’ils donnent de nouveaux noms aux aires de repos. Car j’ai vérifié. C’est atterrant. Elles ont l’air de quoi, ces aires ? De la frontière espagnole à Narbonne, pas un seul nom qui intrigue, fasse rêver ou réfléchir. On est dans la platitude si ce n’est dans la bêtise la plus totale. Cela ne peut plus durer. Il faut tout effacer. Et comme je suis un iconoclaste constructif, je vous offre, chers décideurs, mes idées pour que nous n’ayons plus à rougir de nos aires.

DE LUDOVIC MASSE A CLAUDE SIMON

Au Perthus, on a supprimé les postes de contrôles policiers pour les remplacer par une aire de repos. Et savez-vous comment elle se nomme ? Aire des Contrôles. Il faut le voir pour le croire. Ne vaudrait-il pas mieux l’appeler « aire de la Terre du Liège » en référence au roman de Ludovic Massé ? En remontant vers le nord, on arrive à l’aire du Village catalan. C’est vague, ne trouvez-vous pas, pour un lieu qui se veut typique et n’est pas dépourvu de charme. Je lui donnerais pour ma part un nom poétique, comme un titre de chanson de Charles Trenet par exemple. Pourquoi pas « l’aire de la jolie Sardane » ?

Un peu plus loin, à la hauteur de Perpignan, se trouve l’aire des Pavillons. Que sont ces pavillons, mystère. Ce que je sais, c’est qu’ils ne me parlent pas. J’ai cherché quel écrivain né à Perpignan pourrait m’inspirer et n’en ai point trouvé, Robert Brasillach fusillé à la Libération s’étant exclu lui même. Il y a bien André de Richaud qui n’y a pas vécu et Louis Codet qu’on ne lit plus. Ils ne sont guère représentatifs. Alors j’ai pensé à Aristide Maillol, né à Banyuls, dont on peut admirer les sculptures en divers lieux du département, notamment à Perpignan où trônent « L’Eté sans bras », « La Méditerranée » et « Vénus ». A bas les Pavillons, vive « L’aire de Vénus », double clin d’œil à Maillol et à Port-Vendres.

De l’autre côté de Perpignan, surgit l’aire de Pia appelée Rivesaltes en sens inverse. Quand j’entends Rivesaltes, je vois deux romanciers de talent et vivants de surcroît : Claude Delmas et Henri Lhéritier. Ça tombe bien, n’est-ce pas. L’un a écrit « Le jeune homme immobile », l’autre « Le défilé du Condottiere », titres qui incarnent le repos et le mouvement. On ne saurait mieux trouver. « L’aire du jeune homme immobile » face à «L’aire du Condottiere », j’achète !

Plus loin, voici l’aire du Château de Salses. Encore une fois, on enfonce les portes ouvertes. A Salses, il y a un château, figurez-vous. Il est annoncé partout. L’aire pourrait nous parler d’autre chose. D’un écrivain nommé Claude Simon par exemple. « La route des Flandres » risquant de désorienter nos touristes, je propose « l’aire des Géorgiques», mot très approprié puisqu’il signifie « travailleurs de la terre ».

D'HENRY DE MONFREID A JOSEPH DELTEIL

Dans l’Aude non plus, l’imagination n’a pas pris l’autoroute. Jetons aux orties « aire de Fitou » pour lui préférer « aire des Secrets de la Mer Rouge » en hommage à Henry de Monfreid natif de La Franqui. Balayons l’aire de La Palme » pour l’appeler « aire du Roi du Sel », roman que le Carcassonnais Joë Bousquet a situé dans ce village proche de la mer. Et donnons à celle de Sigean le nom d’« aire du Goupil », en souvenir du magnifique roman de Simone Salgas, prof dans cette commune quand, à la fin des années 60, elle l’écrivit. Comment ne pas penser aussi au Narbonnais Pierre Reverdy dont un recueil de poésie, « Sources du Vent », irait comme un gant à l’actuelle aire de Bages ? J’en arrive enfin à l’aire la plus mal nommée, celle de Vinassan. Je n’ai rien contre ce village, mais avouez que son nom n’est pas flatteur. Qu’on l’ait choisi pour désigner une aire qui se veut vitrine du département dépasse l’entendement. Ici, vous entrez dans le pays de la vinasse, clame-t-il à tous vents. Bonjour la publicité ! « Aire de la Belle Aude », du nom d’un recueil de Joseph Delteil, aurait un tout autre cachet. J’arrête ici mon voyage. J’ai besoin de repos.

Bernard Revel

(Illustration Gilbert Desclaux. Texte testé au gueuloir du Cercle des authentiques Cabochards le 10 novembre 2012, galerie de l'If à Elne, Pyrénées-Orientales)

Les auteurs cités

Ludovic Massé (Evol 1900-Perpignan 1982) : « La Terre du liège » (L’Amitié par le Livre 1953, Le Chiendent 1984, Trabucaire 2000).

André de Richaud (Perpignan 1907-Montpellier 1968). Principales œuvres : « La Douleur » (1930), « La Nuit aveuglante » (1944), « La Confession publique » (1944).

Louis Codet (Perpignan 1876- Le Havre 1914). Principales œuvres : " La petite Chiquette" (1908), " César Capéran" (1918).

Claude Delmas (né en 1932 à Rivesaltes) : « Le jeune homme immobile » (Flammarion 1972).

Henri Lhéritier (né en 1946 à Rivesaltes) : « Le défilé du Condottiere » (Trabucaire 2009).

Claude Simon (Tananarive 1913-Paris 2005). A la mort de son père en 1914, il vit à Perpignan avec sa mère d’origine catalane jusqu’en 1925. Partage sa vie entre Paris et Salses. Prix Nobel de littérature 1985. « Les Géorgiques » (éditions de Minuit 1981, réédité dans le tome II de la Pléiade 2013).

Henry de Monfreid (La Franqui 1879-Ingrandes 1974) : « Les Secrets de la Mer Rouge » (1931, nombreuses rééditions).

Joë Bousquet (Narbonne 1897-Carcassonne 1950) : « Le Roi du Sel » (œuvre posthume, Albin Michel 1977).

Simons Salgas (née à Narbonne) : « Le Goupil » (Julliard 1969, Lacour 2007).

Pierre Reverdy (Narbonne 1889-Solesmes 1960) : « Sources du vent » (Maurice Sachs 1929, réédité en 1989 dans « Main d’œuvre Poèmes 1913-1949 » au Mercure de France).

Joseph Delteil (Villar-en-Val 1894- Montpellier 1978) : « La Belle Aude » (Joly 1930, Collot 1982).

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Didier 06/05/2013 21:26

Belle chronique, elle même en forme d'aire de repos... et de réflexion.

Sylvie 05/05/2013 21:13

Je vote pour moi aussi ! en souhaitant que nous ayons plus de chance que lorsque feu le Président voulut rebaptiser la région L.R. tout entière. Au fin fond des P.O., il y a un patelin nommé Coustouges. Chaque rue de ce village a un nom poétique, mystérieux, coquin même. Il fallait oser. Il suffit d'oser. Osons.

Destiny 02/05/2013 16:15

Je vote pour !! pour quand la pétition ?

Bernard 04/05/2013 09:04

Déjà une voix ! Cela commence fort. Merci Destiny.