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Publié par Sylvie Coral

Laure Adler : portrait sans fard de "Françoise"

"Françoise" de Laure Adler.

(Editions Grasset, 490 pages, 22 euros)

Rares sont les biographies écrites à la bonne distance, ou plutôt aux bonnes distances. C’est le cas de celle-ci. Le rapport que Laure Adler entretient avec son sujet ne cesse d’osciller entre la compréhension intime et le regard distancié. Fascinée par la personnalité hors normes de Françoise Giroud, Laure Adler décrypte et traduit la complexité de cette femme brillantissime. Elle le fait sans complaisance, mais avec une empathie et une compassion présentes d’un bout à l’autre de ce livre passionnant. Cette proximité d’âme est-elle consciente ? Laure et Françoise ont tant en commun, à commencer par leur métier, leur condition de femme, l’« expérience inhumaine » de la perte d’un enfant.

France Gourdji vient de loin. Devenue Françoise Giroud, elle ira loin et haut. Née en 1916 en Suisse, elle est la fille de Salih et Elda Gourdji, originaires respectivement d’Istanbul et de Salonique, tous deux juifs et issus de la grande bourgeoisie. Salih, fondateur de « L’Agence Télégraphique Turque », est un jeune homme ambitieux, leader progressiste reconnu. Françoise n’a que onze ans lorsqu’il meurt, la laissant avec sa mère et sa sœur aînée Djenane, noyau dur autour duquel elle va se construire, à Paris.

Fait marquant dans cette construction, Elda interdira à sa fille de révéler sa judéïté. Françoise rêvait de devenir médecin, elle devra travailler très jeune, apprendra la sténo- dactylographie et débutera dans le cinéma, comme scripte de Jean Renoir. En 1945, Hélène Lazareff l’introduit dans le monde du journalisme lors de la création du magazine « Elle ». Son extraordinaire intelligence, sa fine et instantanée perception du monde et des gens, sa capacité de travail hors du commun, soutenues par un fort charisme, vont la transformer, années après années, en une femme influente et inimitable.

Jean-Jacques Servan Schreiber, de neuf ans son cadet, sera la rencontre forte de sa vie. Avec lui elle fondera l’Express, seul fruit de leur amour. Autour de ce journal, dont la vocation originelle était de soutenir Pierre Mendès France, graviteront des personnalités telles que François Mauriac, Robert Badinter, Alfred Sauvy, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, entre autres noms illustres. Elle sera le pilier du journal, gardant le cap dans les tourmentes. Lors de sa rupture avec JJSS, la jalousie et le dépit lui feront commettre des actes peu glorieux, allant jusqu’à écrire des lettres anonymes, insultantes, antisémites. Françoise Giroud, inégalable dans son écriture, fulgurante dans sa façon de mettre une idée en lumière, comme certains dessinateurs imposent une image en trois traits de crayon, cette Françoise Giroud-là était aussi capable de noirceur.

Jacques Lacan, qui deviendra son ami, la suivra en psychanalyse, discipline dont elle donnera sa propre définition : « C’est ce qui permet de ne rien ignorer de soi-même, surtout ce que l’on ne veut pas savoir parce qu’on se l’interdit ».

Au-delà du portrait passionnant de cette femme exceptionnelle, Laure Adler brosse le tableau d’une époque, d’univers politique et journalistique très imbriqués mais sensiblement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui.

La question que l’on peut se poser est : existe-t-il encore, quelque part, cachées dans l’ombre, des femmes telles que Françoise Giroud, des femmes qui « donnent des ailes aux autres femmes » comme le dit si bellement Laure Adler ? Des combattantes qui ne soient pas des amazones, des femmes qui marchent vraiment aux côtés des hommes, sans compromission, sans rien céder ? des reines ? Bien sûr, il faut l’espérer. Si l’une d’elles se lève, elle ne sera ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Sylvie Coral