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Publié par Chantal Lévêque

Quand les femmes chinoises s'éveillent

«Cinq femmes chinoises» de Chantal Pelletier.

(Editions Joëlle Losfeld, Littérature française, janvier 2013, 130 pages)

Cinq portraits brossés à larges coups de pinceau. Peu de détails, juste l’essentiel, mais suffisamment pour entrevoir un large pan de l’histoire de la Chine moderne. Cinq chapitres distincts, mais dans lesquels s’interpénètrent les vies de ces cinq femmes, toutes reliées les unes aux autres dans un même temps, là, maintenant, dans les plus grandes métropoles de l’Empire du Milieu. Mais que de chemin parcouru pour arriver à ce qu’elles sont devenues !

Il y a Xiu, née le 7 avril 1957 à Suzhou, province du Jiangsu. Promise à une carrière de gymnaste hors pair, mais dont la désobéissance du père brisera les rêves.

Sa fille Daxia qui construit des maisons, des hôtels, à Pékin, à HongKong. Elle participe à l’édifice de ces forêts de béton qui signe l’essor économique incroyable de son pays… sans pourtant y adhérer vraiment. « Elle aime les maisons de terre blotties les unes contre les autres telles les alvéoles d’un rayon de miel, redoute le faux ancien dont elle doit ordonner la pousse et qui détruira la mélodie. » Eprise d’ « un homme à la peau sombre, presque bleutée », son amour ouïgour lui est défendu, impossible… parce que la haine de l’Islam sévit en Chine.

Il y a Mei, son amie d’enfance, plus jolie, plus féminine, qui réussira aussi à s’extirper de la misère et de la crasse, et surtout à l’indicible condition des femmes. Sa mère fut vendue aux parents de son père « comme une vache, un cochon, un vélo ». Et sa grand-mère disparut dans l’incendie de la ferme, handicapée par ses pieds atrophiés (qui a lu Pearl Buck se souvient certainement de ses histoires de concubines et de pieds bandés… ce n’est pas si loin que ça). « Dans la boue pousse la jolie fleur ». Mei s’en sortira à force de détermination, d’ambition et grâce à la rencontre de Fang. Une histoire d’amour là aussi, mais coupable, cachée : la peur de l’interdit rôde encore.

Fang a 6 ans quand elle découvre que son père a été décapité pour avoir idolâtré « des vieilleries », s’être prosterné devant un dragon. A 13 ans, son oncle du Canada l’inscrit dans un pensionnat de jeunes filles. A 26 ans, elle travaille dans l’immobilier. A 30 ans elle épouse un avocat financier, un homme qui lui donnera deux enfants, avant de disparaître. Et quand elle rencontrera Mei, elle aura acquis suffisamment d’argent pour le faire fructifier dans le commerce du luxe. Et c’est sa belle-sœur Baoying qui la confortera dans ses choix.

Baoying traîne elle aussi un passé d’une noirceur macabre (à noter que pas une de ces femmes n’a été préservée du malheur dans son enfance, ce que l’on peut peut-être regretter, pour sa monotonie !). Même si, plus tard, elle ne manquera de rien, dans son appartement de verre au sommet d’un building de la capitale, c’est l’addiction à l’alcool, où elle noie ses larmes à la suite de la mort de son fils, qui aura raison de son existence. « Seuls les oiseaux chantent suspendus dans des cages. »

Ce n’est pas tant l’écriture de ces destinées, une écriture à l’économie, dont les dialogues sont inexistants - juste quelques phrases en italique en tiennent lieu - où le ton est impersonnel et distancié et les transitions absentes, qui marque l’esprit. Mais plutôt cette idée d’un pays qui décolle à une vitesse vertigineuse, entraînant ses habitants dans son élan. C’est le parcours de ces femmes qui prennent une revanche sur les conditions innommables dans lesquelles vivaient leurs mères, leurs aïeules. Ce sont des battantes, des travailleuses, qui réussissent parce que le pays change, se modernise, entre en concurrence avec l’Occident, se lance dans des investissements financiers à l’échelle mondiale. C’est aussi l’éclairage qui nous est donné du poids des traditions encore présent dans les esprits, qui culpabilise toujours, au XXIe siècle.

Cinquante ans seulement séparent ces deux mondes, celui des cabanes au bord du fleuve, du vélo-carriole et du bol de riz journalier, et celui des marques de luxe, de la bonne philippine et du traiteur japonais. Et enfin, par petites touches, c’est cette accumulation de petits indices qui forme l’arrière-fond des tableaux.

L’histoire : la Révolution Culturelle, les usines de charbon et de plastique où sont déportés les opposants au Parti, le développement spectaculaire de HongKong après sa rétrocession à la Chine, la problématique des Chinois musulmans…

Les aspects sociétaux et événementiels qui ont marqué la population : l’apparition du sida, l’homosexualité, la corruption, la pollution galopante, la loi de l’enfant unique que l’on cherche à contourner, les maladies comme le SRAS, la grippe aviaire, les tremblements de terre si fréquents…

C’est donc, en 130 pages, une sorte de roman-reportage sur la Chine moderne, vue au travers d’un prisme à cinq facettes… qui donne un peu le vertige et qui, vu de l’autre côté de la planète, laisse augurer d’un avenir peu prometteur, si cette course au profit se poursuit à un rythme aussi soutenu. C’est en tout cas ce que semble démontrer la romancière. Même si l’on ne peut que se réjouir de la liberté chèrement acquise de ses cinq héroïnes !

L’une d’entre elles a peut-être quelques traits de ressemblance avec celle qui nous est offerte sur la couverture de l’ouvrage. Elle souffle sur sa frange, avec un petit air effronté, le col mao de son corsage traditionnel comme pour rappeler le monde d’où elle vient et qu’elle n’est peut-être pas encore prête à oublier.

Et si l’avenir de la Chine était entre ses mains ?

Chantal Lévêque

Quand les femmes chinoises s'éveillent

Chantal Pelletier par elle-même

« Née à Lyon, capitale gourmande, j’ai toujours eu la fringale et la bougeotte, même en faisant mes études de psycho, en étant comédienne (différentes troupes de théâtre, quelques courts métrages, Les Trois Jeanne), ou en mettant en scène Martine Boéri (Arthur et Et pendant ce temps les Japonais travaillent)… Quand je ne voyage pas (Voyages en gourmandise), je mange, je cuisine, et il ne faut pas m’embêter (Tirez sur le caviste, adapté en fiction télévisée diffusée sur France 2 en juillet 2009). Il m’arrive aussi d’être coauteure, pour la télé, de thrillers, de séries d’animation pour la jeunesse, pour le cinéma, de films d’auteur et de quelques autres objets audiovisuels hétéroclites. Sinon, passionnée par les plaisirs gourmands, j’invite des gens à parler des plaisirs de bouche et de table à Saint Malo (Toutes les saveurs du monde, espace créé par Olivier Roellinger dans le cadre du festival Etonnants voyageurs), ou bien je demande à des écrivains de se mettre à table et/ou aux fourneaux (collection Exquis d’écrivains). Le reste du temps, je vis dans le sud de la France… » (Avignon).

Le blog de Chantal Pelletier

http://chantalpelletier.free.fr/

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visit here 09/05/2014 14:06

When Chinese women awaken is a good share and well presented article about the achievement and the success of the Chinese ladies. all i can say is that the sharing is very interesting and i wish to be here again for more. good work!

Eden 11/05/2013 09:20

Tout se perd. Je viens de lire que la petite-fille de Mao est millionnaire (en euros). Elle aurait fait fortune dans une société de ventes aux enchères ainsi qu'en éditant des publications vantant la "culture rouge". Et en plus, elle est au dessus des lois puisqu'elle n'applique pas la règle de l'enfant unique : elle en a trois. Le maoïsme n'est plus qu'un fonds de commerce. Ironie de l'histoire.