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Publié par Carole Vignaud

Questions à Emmanuelle Bayamack-Tam

Emmanuelle Bayamack-Tam, prix Coup de foudre pour son roman « Si tout n’a pas péri avec mon innocence » (éditions P.O.L.), était à Rivesaltes le 6 octobre pour présenter son livre. Interview.

Depuis votre petit Daniel, jeune Africain (dans "Rai-de-Coeur" en 1996), vous donnez vie à des personnages qui sont toujours sur des frontières, celles de la normalité, du sexe, de la géographie. Où naissent-ils ?

Probablement de mon propre refus des assignations et intimations : il m'a toujours semblé pénible d'être réduite à un genre, un statut matrimonial, une profession. Il me semble que nous ne coïncidons pas avec tous ces états, ces fonctions, ces désignations. Mes personnages changent de genre, d'orientation sexuelle, de prénom, grossissent, maigrissent, se scarifient, naissent et renaissent en permanence. C'est (bien sûr) plus facile à écrire qu'à vivre. Le roman, genre plastique et protéiforme, est tout à fait propice aux métamorphoses. Dans la vie, c'est plus compliqué.

Votre dernière héroïne Kimberley est finalement la moins déjantée du lot même si cette jeune ado fan de Baudelaire choisit la voie de la prostitution pour se donner un avenir littéraire. « Si tout n'a pas péri avec mon innocence » est votre sixième roman (vous avez aussi écrit deux pièces de théâtre dont « Mon père m'a donné un mari ») et il a séduit un public beaucoup plus large. Comment analysez vous ce succès ?

"Si tout n'a pas péri" est le septième roman que je publie chez P.O.L. Son (relatif) succès est inexplicable à mes yeux. Pour moi, il est de la même veine que les précédents et brasse un matériau romanesque tout aussi sombre. Heureusement. Je n'aimerais pas avoir du succès pour de mauvaises raisons : un livre plus simple, plus léger, moins désespérant, etc.

L'humour (même s'il est souvent très noir) permet à tous vos personnages de survivre, est-ce aussi l'humour qui vous permet d'écrire les scènes souvent très crues qui émaillent vos romans ?

J'ai comme ambition d'écrire des romans comiques. Les romans que j'aime le sont : il y a de l'humour chez Proust, Kafka, Nabokov... Pour ce qui est des scènes crues, il s'agit de renouveler une matière particulièrement prosaïque, de faire qu'on n'en reste pas à l'évocation de telle ou telle pratique sexuelle. L'humour permet ce détournement, la poésie aussi. A ce titre, je suis particulièrement fière de ma scène d'éjaculation faciale dans "Si tout n'a pas péri": le parallélisme avec "La ballade des pendus" de Villon permet le mélange des registres, le scabreux, le burlesque, le lyrique. Si ce traitement n'a pas lieu, on est dans le domaine de la pornographie. Or je n'ai jamais pu regarder un film porno : l'ennui me terrasse tout de suite.

Vous êtes aussi enseignante en banlieue parisienne, comment vos élèves reçoivent-ils vos textes ?

C'est très simple : ils ne les lisent pas. Je ne leur en parle jamais. Je cloisonne strictement mes activités. Les choses sont un peu plus compliquées depuis que les élèves ont pris l'habitude de "googeliser" leurs profs, mais mes élèves en restent généralement à ce qu'ils glanent sur internet sans aller se confronter aux livres. Ou alors, s'ils le font, ils n'osent pas venir m'en parler. Ça doit les tétaniser.

Recueilli par Carole Vignaud

Questions à Emmanuelle Bayamack-Tam
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