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Publié par Chantal Lévêque

Regards sur un paysage intérieur

"La tristesse durera toujours" d'Yves Charnet. Né le 6 février 1962 à Nevers, Yves Charnet est écrivain et critique. Ancien élève de l'ENS-Ulm (1983), il est depuis 1996 responsable des enseignements de culture générale à SUPAERO (Toulouse). Spécialiste de la poésie moderne de Baudelaire à nos jours, il intervient régulièrement dans des colloques et des revues. Prosateur, il s'est engagé depuis son premier livre, "Proses du fils" (1993) dans une œuvre autobiographique aux confins de la prose et de la poésie. Depuis 1991 il développe, principalement aux côtés des comédiens Denis Podalydès et Jacques Bonnaffé un travail de "mise en voix" de ses écrits. (Photo Daniel Nguyen).

Editions La Table ronde, 170 pages. Chez le même éditeur : Rien, la vie (1994) ; Coeur furieux (1998) ; Mon amour (2001) ; Petite chambre (2005) et Lettres à Bautista (2008). Au Diable Vauvert, Miroirs de Julien L. (2012)

Ça se lit comme un roman, mais ce n’est pas un roman. Un récit, non plus ! C’est autre chose encore… Cela pourrait être écrit pour le théâtre. Le rythme s’y prêterait. Et ça s’appellerait « Monologue d’un type seul en terrasse ». Avec les voix de Trenet, Nougaro, Gainsbourg, Julien Clerc, Michel Delpech qui s’intercalent. L’auteur parle d’un « Journal. Interrompu, repris. Fragments. Datés, non datés. De l’écriture, des notes, des rêveries… »

C’est Leiris qui l’inspire et qui lui suggère la forme : « Un livre qui ne serait ni un journal intime, ni œuvre en forme, ni récit autobiographique, ni œuvre d’imagination, ni prose, ni poésie, mais tout cela à la fois… perpétuel work in progress ». Voilà, c’est ça : un travail en cours, inachevé, inachevable… dont il a extrait des fragments entre 1998 et 2012. Avec un seul but en tête : parler de Madame G., grand-mère élective, adoptive, imaginaire… tout cela à la fois. Pour le petit garçon qu’il fut, sans père, « sans repaire ». Parler de l’amour, de l’origine de l’amour, de la perte, du désamour, et de toutes ces casseroles qu’on trimballe derrière soi, dans la tristesse, la mélancolie, le spleen, celui de Baudelaire. « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans ». Et c’est triste, et c’est beau ! C’est du brut, de la vraie vie, à fleur de peau, à fleur de pages.

Confidences, divagations, dans les vapeurs de l’alcool parfois : champagne, cognac, armagnac, sancerre, le rouge et le blanc, indifféremment… qui se déguste en hédoniste ou dans lequel il se perd… « Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence » ? De la rancœur ? Non jamais. Pas l’once d’un ressentiment… Des souvenirs, oui, des tonnes de souvenirs… « Ses lettres, ses cartes postales, dans un tiroir de mon bureau d’écolier. C’est comme un cœur de papier, ce soir, entre mes mains. Des archives du souvenir ». De la nostalgie aussi, des tonnes de nostalgie… Nostalgie de ces moments d’amour, de tendresse, qu’il sait ne jamais pouvoir revivre comme il les a vécus. Superbe citation de Romain Gary : «Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » Vieux films, vieilles chansons qui le hantent, et dont les paroles nous reviennent avec lui, pour notre plus grand plaisir. Et les tableaux de Van Gogh. Vincent, comme il l’appelle. Il les appelle tous par leur prénom, les artistes, les marqueurs de son existence. Et aussi ses coups de gueule. Il râle, il dénonce… La politique, l’injustice… «Les suicidés au travail, les sans-abri… ». Le monde comme il est, maintenant.

« Vous ne lisez plus. Wikipédia piraté sur vos tablettes. Vous expédiez vos textos. Devant le rayon surgelé. Vous êtes l’étrange progéniture de la finance & d’internet. Bagatelles pour un krach. Vous n’en avez pas assez, sur vos tv, de ce spectacle à revendre. La vulgarité vomie de ces dopés du jour, ces célébrités d’une seconde, ces tricheurs. La tristesse durera toujours. Votre tristesse. C’est ça qu’il dit, Van Gogh. Derniers mots sur son lit de survie. Vous n’êtes pas assez solaires. Pas assez insensés. Il y a trop de nuit dans votre univers. Trop d’obscurité… »

Et de l’introspection, dans ses traversées du « désêtre », lorsque « Les jeux sont faits. Les je aussi », pour aller y comprendre quelque chose à ses défaites, à ses peurs, à tous ces autres en lui qui brouillent son identité. Tout cela mêlé. Du coq à l’âne, mais du maîtrisé. Dans la langue du poète. Parce qu’Yves Charnet fait partie de ces écrivains qui manient le verbe avec une efficacité ravageuse. Il martèle les mots. C’est lapidaire. Scandé. Saccadé. La phrase fait mouche. Avec une économie de syntaxe effarante. C’est compact, percutant. Il ne fait pas dans le détail. Tout y passe, les répétitions, les jeux de mots, les rimes, …Trois pages en prose, et soudain deux lignes sur la page blanche. Il prend le parti de ne jamais écrire et, il le remplace par & (en italique, c’est plus joli, je trouve !). Résultat : on relit souvent, on se surprend (et on nous surprend, même, misère !), à lire à haute voix, juste pour voir ce que ça donne, cette écriture qui finasse avec le style !

« Je voudrais que quelqu’un se souvienne de moi. Ma vie, ce soir, comme un fond de tiroir. J’écris dans le noir. J’écris le livre de Madame G. Presque un livre. Il y a huit ans que ce manuscrit dort comme un loir… » Exhumé, terminé ! Mais mine de rien, je me demande, quand même… Madame G., oui, d’accord, c’est le sujet, mais pour ne pas savoir, ne pas vouloir, ne pas oser peut-être s’aventurer sur les territoires de l’amour maternel… Continent inexplorable, inégalé dans sa complexité.

Et moi, je l’ai fini, le livre, bien plus vite que je ne l’aurais souhaité, malgré mes relectures épisodiques. Un livre qu’on aime, on le referme toujours trop vite ! Parapet de papier, garde-fou qu’il dit, l’écrivain-poète, pour parler de lui… Regard sur un paysage intérieur pour le lecteur, d’une lucidité, d’une sincérité, d’une humilité sans borne, et dont la musique des mots ne fait qu’accroître encore le plaisir que l’on prend à s’y plonger.

Chantal Lévêque

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Bernard 10/03/2013 15:34

La grande différence - il y en a d'autres - entre Bobin et Charnet c'est la corrida. Bobin dit : "Nous devrions rendre grâce aux animaux pour leur innocence fabuleuse et leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner." ("Ressusciter").
Charnet dit : "J'aime la corrida. Ce théâtre actif. J'aime ces acteurs auxquels il arrive des choses vraies. Ces acteurs grimés de sueur & de sang. Les poètes ne sont que des clowns lyriques... Je voudrais faire revenir la tauromachie dans la littérature. La littérature dans la tauromachie.»

Ath. 10/03/2013 02:51

Je vois que tu suis très attentivement nos recherches, cher Didier... et elles semblent correspondre à tes goûts. Messieurs Charnet et Bobin ont cela de comparable dans l'usage d'une langue poétique pour dire la beauté du monde, malgré (ou à cause de) ses vicissitudes. Je compte sur notre ami commun pour nous donner ta préférence !

Didier POBEL 08/03/2013 15:23

Je partage cet enthousiasme, chère Chantal. D'ailleurs, je relis en ce moment, un ancien livre de Charnet, "Mon amour" (La Table Ronde, 2001). Et à la page15, je souligne cette phrase, qui pourrait être du Bobin: "Le blues est le sourire de l'irréparable". Bonnes vendanges de printemps!