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Publié par Bernard Revel

Rosa Luxemburg et le buffle

« Rosa, la vie », lettres de Rosa Luxemburg. L’enregistrement sur CD de ces lettres lues par la comédienne Anouk Grinberg, figure dans ce livre.

(Editions de L’Atelier et France Culture, 2009, traduction Laure Bernardi et Anouk Grinberg, introduction d’Edwy Plenel).

« Karl et Rosa » quatrième tome de « Novembre 1918, une révolution allemande » d’Alfred Döblin, l’auteur de « Berlin Alexanderplatz ».

(Editions Agone, 2008, traduction Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffman, 746 pages).

Me voici à Berlin une fois encore et une fois encore la ville me surprend. L’architecture moderne dans ce qu’elle a de plus audacieux, de plus discutable parfois, en a fait sa capitale là où, il y a un peu plus de deux décennies, le Mur traçait une sinistre zone de mort. Triomphe de l’acier, du verre et de la lumière renvoyant aux foules du monde entier le reflet bling bling de la nouvelle Allemagne, Berlin est aussi la ville de la jeunesse. Le passé et l’avenir s’y confrontent. Peu à peu, les vieux quartiers lépreux de l’Est retrouvent des couleurs et font apparaître les façades intactes du royaume de Prusse. Capitale pauvre au fort taux de chômage, Berlin cache bien son jeu dans sa frénésie d’art et ses nuits blanches. Trop de musées, trop de lieux de mémoire, trop de grands magasins, trop de touristes…

Ce matin, je me promène dans les allées du Tiergarten, cette forêt au cœur de la ville. Le quartier flambant neuf du gouvernement fédéral est à deux pas, mais ici le calme règne. Je croise quelques personnes, des enfants. Un écureuil trotte sur une branche. Les arbres étouffent les bruits de la circulation. Devant moi, un plan d’eau. Deux hommes dans une barque, des canards, une onde verdâtre. La vision idyllique est troublée par une stèle en brique sombre en forme de tronc d’arbre. Un nom y est inscrit, en relief, verticalement : Karl Liebknecht. Une plaque rappelle que l’ancien député socialiste fut assassiné ici même, le 15 janvier 1919 et jeté dans ces eaux si calmes.

Je contourne le petit lac et j’arrive à un pont sur le Landwehrkanal qui borde le zoo. Ici, on marche, on court, on fait du vélo. J’aperçois, à travers les grilles, des autruches, un éléphant. Près d’un autre pont, une nouvelle stèle. C’est un plan incliné en métal qui plonge dans l’eau. Le côté supérieur dessine en lettres capitales un nom : Rosa Luxemburg. Elle fut noyée ici la même nuit que Karl Liebknecht.

Elle était socialiste, révolutionnaire, opposée à la guerre. Comme Jaurès. Et comme Jaurès elle fut assassinée. Elle passa les années de guerre en prison où elle écrivit de nombreuses lettres qui révèlent une âme sensible, proche de la nature et s’efforçant de ne pas désespérer de l’espèce humaine. La découverte d’une violette, le chant des oiseaux et les poèmes de Goethe lui faisaient supporter l’absence de liberté. Ses adversaires l’appelaient Rosa la Sanglante, Rosa la Truie. Elle était, c’est vrai, une redoutable polémiste. Mais, écrit-elle, « je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti… Mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux camarades.»

Un jour, des chariots entrèrent dans la cour de la prison. Ils étaient tirés par des buffles, « trophées de guerre » capturés en Roumanie. Un soldat les frappait si violemment avec le manche de son fouet que l’un d’eux se mit à saigner. « Il regardait droit devant lui, écrit Rosa, avec un air d’enfant en pleurs… C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement, et qui ne sait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture… J’étais devant lui, l’animal me regardait, des larmes coulaient de mes yeux – c’étaient ses larmes. »

A la fin de la guerre, Rosa est libérée. Elle continue la lutte avec les mouvements révolutionnaires qui tentent de prendre le pouvoir. Les sociaux-démocrates Ebert et Noske s’allient avec l’armée pour briser l’insurrection. Rosa Luxemburg milite pour participer à des élections fixées au 19 janvier 1919. Elle est mise en minorité par ses amis politiques qui fondent le Parti communiste allemand.

Dans la nuit du 14 au 15 janvier, elle est arrêtée avec Karl Liebknecht par les soldats de Noske. Après un interrogatoire à l’hôtel Eden, Rosa doit être conduite en prison. Mais dans la rue, des soldats attendent. L’écrivain Alfred Döblin décrit l’un d’eux, « trapu, blond comme les blés et portant une petite moustache ». C’est le chasseur Runge. Il regarde Rosa. « Et il prend son fusil par le canon, le balance et laisse retomber la crosse sur son crâne comme un marteau. » Frappée plusieurs fois mais toujours vivante, Rosa est transportée en voiture jusqu’à ce joli coin du Landwehrkanal où je me trouve. L’officier Kurt Vogel l’achève d’une balle dans la tête. Son corps lesté d’une pierre est jeté dans les eaux noires. Le cadavre de Karl Liebknecht est repêché dans le proche plan d’eau le lendemain. Celui de Rosa ne sera retrouvé que le 31 mai. Leurs assassins furent acquittés. La route s’ouvrait pour un régime criminel.

« Dans ce monde bancal, écrit Edwy Plenel, Rosa Luxemburg, cette femme qui marchait en boitant, était une des rares personnes à se tenir étonnamment droit ».

Tout est si paisible dans les allées du Tiergarten. Des promeneurs bavardent joyeusement sans même regarder la plaque qui rappelle le crime commis en ce lieu. « Oh mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, avait-elle écrit dans un élan prémonitoire, nous sommes là tous les deux, aussi impuissants et muets l’un que l’autre, et notre douleur , notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être. »

Bernard Revel

La stèle à la mémoire de Rosa Luxemburg sur le lieu où son corps fut jeté dans le canal.

La stèle à la mémoire de Rosa Luxemburg sur le lieu où son corps fut jeté dans le canal.

Lettre à Hans Diefenbach

Petit Hans, dormez-vous ? J’arrive avec un long fétu de paille pour vous chatouiller l’oreille. J’ai besoin de compagnie, je suis triste, je veux me confesser. Ces jours-ci j’étais méchante et donc malheureuse et donc malade. A moins que ce n’ait été l’inverse : j’étais malade et donc malheureuse et donc méchante – je ne sais plus. Mais me voilà bonne à nouveau, et je fais le serment de ne plus jamais, jamais écouter les démons qui sont au fond de moi. Pouvez-vous m’en vouloir d’être parfois malheureuse, quand je ne peux plus voir et entendre que de loin ce qui est pour moi la vie et le bonheur ? Mais après tout oui, grondez-moi, et je jure que je serai désormais la patience, la douceur et la gratitude même. Mon Dieu, n’ai-je pas assez de raisons d’être reconnaissante et gaie, puisque le soleil brille si bien et que les oiseaux chantent cette vieille chanson dont j’ai si bien compris le sens ?...

Une seule chose me fait souffrir : devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur : je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux ! N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever un instant la tête et de jeter un œil à ces immenses nuages argentés, au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais ! Il vous est donné comme une rose ouverte posée à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres.

Rosa Luxemburg
Extrait de sa lettre à Hans Diefenbach, écrite le 6 juillet 1917 de la prison-forteresse de Wronke en Posnanie. Rosa aimait secrètement cet ami. Trois mois après cette lettre, il mourra sur le front où il servait comme médecin, déchiqueté par une grenade.
Rosa Luxemburg pendant un meeting en 1907.

Rosa Luxemburg pendant un meeting en 1907.

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Commenter cet article

Didier Pobel 05/06/2013 23:45

Je salue l'auteur, compagnon de déambulations berlinoises, pour cette très poignante évocation.

Mina Linda 08/06/2013 08:59

"Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d'amandes..."
Ah, les jarrets du Gambrinus !

Bernard 06/06/2013 09:00

Oui, Didier, Berlin est aussi une ville joyeuse, peuplée de quelque-uns de nos meilleurs souvenirs. Quand y reviendrons-nous ?