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Publié par Bernard Revel

Un monde habité par le chant

"Les troubadours roussillonnais" de Michel Adroher. L'auteur photographié par Raphaël Gaillarde.

(Publications de l'Olivier, 343 pages, 30 euros)

Lola Badia, professeur de littérature médiévale catalane à l’Université de Barcelone le dit d’emblée dans la préface : ce livre « a été écrit afin de combler un déficit fondamental d’information sur le passé culturel du Roussillon et des autres terres catalanes du nord des Albères ». Et l’auteur lui-même le constate dans son avant-propos : « Voici quelque huit cents ans que ces Roussillonnais attendaient que leurs chansons fussent rassemblées en un recueil unique. » L’auteur ? Il s’appelle Michel Adroher. Il est agrégé de Lettres et maître de conférences en langue et littérature du Moyen Age à l’Université de Perpignan. Il a l’enthousiasme de la jeunesse, l’humour du bon vivant et l’érudition du dévoreur d’archives. Comme le note Lola Badia, il a écrit ce livre « avec amour et passion contenue », à l’image de « ces Roussillonnais » qu’il sort de l’oubli et qui célébrèrent la «fin’amor » durant le « demi-siècle d’or » des troubadours occitans.

La « langue de l’amour », ils furent quelques-uns, en Roussillon, à la porter à la perfection. Mais le temps ayant fait, comme le déplore Michel Adroher, « la part du feu », seuls cinq d’entre eux ont pu, grâce à quelques poésies et des éléments biographiques retrouvés dans des « chansonniers », échapper au néant. Le plus célèbre est Guillem de Cabestany dont l’œuvre connue se limite à sept chansons. Les autres sont Berenguer de Palol (douze poésies), Pons d’Ortafà (deux poésies), Formit de Perpinyà (une poésie) et Ramon de Rosselló (une strophe). A cette maigre liste, Michel Adroher ajoute un sixième troubadour : le roi d’Aragon et comte de Barcelone Alphonse II communément appelé Alphonse le Chaste mais aussi « le Troubadour ». Il ne nous est parvenu de celui qui était désigné comme « aquel que trobet » (celui qui composait), et qui mourut à Perpignan, qu’une seule « canso » (chanson). C’est sous les règnes de ce roi poète et de son successeur Pierre II le Catholique, soit entre 1162 et 1213, que la lyrique occitane connut son « demi-siècle d’or ». Mariant « la vielle et l’épée », Alphonse avait des vues sur les terres de Provence et aimait s’entourer des plus célèbres troubadours occitans. Grâce à lui, le Roussillon, pays de « bonne chère et vins de qualité », devint, entre Catalogne et Occitanie, « une porte de communication ». Il fit construire le premier pont sur la Têt. La mort de son fils Pierre II à la bataille de Muret, où il était venu soutenir le comte de Toulouse attaqué par les barons du nord en croisade contre l’hérésie cathare, marqua la fin de l’idylle entre la vielle et l’épée.

Le premier troubadour roussillonnais, Berenguer de Palol, nom désignant aujourd’hui encore un lieu-dit proche d’Elne, a connu le début de celle-ci. Issu de la petite noblesse désargentée, il est contemporain de Bernart de Ventadour et fait donc partie de la période dite « classique » des troubadours où, écrit Michel Adroher, « triomphe la fin’amor dans sa plus pure expression : leur monde et leur art gravitent autour de la dame, leur dame, la seule, l’unique, mielher de las melhors (la meilleure parmi les meilleures) ». Les « vers gracieux » de Berenguer s’adressaient-ils à Ermesen d’Avinyó ou à Marie de Peralada ? Peu importe. Leur gloire est de figurer dans le fameux « Breviari d’Amor » réunissant à la fin du XIIIe siècle les « cansos » de 66 troubadours.

Guillem de Cabestany est aussi un « classique ». Avec lui, l’art poétique touche à la perfection. Sa chanson « Lo dous cossire » fut l’une des plus célèbres de son temps. Mais la légende qui lui attribue un destin tragique lui vaut, plus que son œuvre, sa postérité. L’histoire est belle et cruelle. Elle a été reprise par Boccace dans le «Décaméron » et par Stendhal dans « De l’Amour ». C’est la légende du cœur mangé. La dame des pensées de Guillem était Saurimonda, épouse de Raimon, seigneur de Château-Roussillon, mari jaloux qui comprit son infortune en entendant la chanson « Lo dous cossire qu-m don’ Amors soven » (« La douce tristesse que souvent me donne Amour »). Il tua Guillem, arracha son cœur, le fit rôtir et manger à sa dame. Lorsqu’elle comprit que ce « mets délicieux » était le cœur du troubadour, Saurimonda se jeta du haut d’une tour. La réalité est toute autre : la dame eut trois maris, Guillem s’engagea dans les troupes du roi d’Aragon. Bref, conclut, Michel Adroher, « l’une faisait l’amour, l’autre faisait la guerre. » Du reste, ajoute-t-il, « toubadour ne rime pas forcément avec amour ». Les poètes trempent aussi leur plume dans le sang pour soutenir, durant les guerres nombreuses en ces temps troubles, leurs seigneurs et maîtres. Alors que les troupes du roi de France Philippe le Hardi massacrent la population d’Elne (25 mai 1285), les troubadours ne sont pas les derniers à jeter de l’huile sur le feu : « Et quand ils seront au-delà du Canigou, qu’ils ne laissent debout ni tour, ni palais, ni maison » (Bernart d’Auriac).

Seul l’amour a inspiré les troubadours roussillonnais. Toutes leurs œuvres sont publiées dans ce livre, en occitan et en français, avec, pour la plupart, leur musique transcrite par Gisele Bellsolà et Michel Maldonado. Car la « canso » est faite, selon l’expression de Berenguer de Palol, de « motz e de so » (mots et mélodie). Michel Adroher consacre un chapitre à leur analyse. Il montre à la fois la simplicité et la finesse de « ces joyaux littéraires miraculeusement arrachés à la griffe du temps ». Plus de sept siècles avant Louis Aragon, note-t-il, les troubadours roussillonnais avaient su dire ce que signifie «aimer à perdre la raison ». D’ailleurs, ajoute-t-il, « qui ne reconnaîtrait l’univers harmonieux des troubadours » quand le « fou d’Elsa » célèbre, dans un poème mis en musique par Léo Ferré, « un monde habité par le chant » ?

Complété par des repères chronologiques, des annexes, un glossaire, illustré par de splendides reproductions de chansonniers du XIIIème siècle, voilà un ouvrage savant qui préserve jusqu’au bout le plaisir de la lecture. Michel Adroher aime la poésie et ceux qui la lisent. C’est son côté troubadour.

Bernard Revel

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snoring mouthpiece 06/05/2014 13:55

A world inhabited by singing is a good article you have made here for the readers about the singing contest and the participation of many known artists. such platform can provide opportunity to learn and progress in the art of singing.

Pobel 13/02/2013 23:36

Bel article qui donne envie de lire l'ouvrage en question. Merci à Bernard, le troubadour ami.

chb 06/02/2013 22:28

C'est toujours incroyable d'imaginer qu'en ces temps éloignés, des hommes courtisaient leur dame sans briguer l'amour charnel ("parce que cet amour-là tue l'amour, le vrai : la fin'amor") ! Une longue patience, un tourment, un mal qui les inspire... et qui dure de longues années.
Et la femme élevée au rang d'une divinité ! Autres temps, autres moeurs...