Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Chantal Lévêque

Un notaire qui rend bien des services

"Un notaire peu ordinaire" d'Yves Ravey. Né en 1953 à Besançon, Yves Ravey est romancier et auteur de pièces de théâtre. Pierre Assouline le compare à Simenon dans son blog « La République des livres ». Photo Hélène Bamberger.

(Editions de Minuit, janvier 2013, 108 pages)

Les cinq lignes qui résument l’histoire au dos du livre sont de l’ordre de la litote, entendez par là : elles disent beaucoup en peu de mots, tout en restant en deçà de la substance à exprimer !

Voilà donc de quoi il s’agit, je cite : « Madame Rebernak ne veut pas recevoir son cousin Freddy à sa sortie de prison. Elle craint qu’il ne s’en prenne à sa fille Clémence. C’est pourquoi elle décide d’en parler à maître Montussaint, le notaire qui lui a déjà rendu bien des services.» Et comme nous l’indique le titre de cet ouvrage, il s’agit d’un notaire peu ordinaire !

Alors, en quoi donc va consister cette singularité ? C’est là le nœud du roman, la pierre d’achoppement, là où le bât blesse... Et ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, ce serait dommage de déflorer cette substance si captivante… Mais je peux vous dire que j’ai été bluffée ! Disons, jusqu’à la moitié du livre !

Cinq lignes donc pour résumer une centaine de pages, au style dense et serré, concis, dépouillé, sobre et lapidaire… L’école minimaliste, en somme, celle qui réunit entre autres les Echenoz, Oster et Gailly, familiers de notre jury, et qui se déploient sous la bannière des éditions de Minuit. Et qui les fédère tous dans le souci du détail. Ici, en l’occurrence, des patronymes aux consonances particulières, un détail vestimentaire, la couverture d’un livre, une ambiance cinématographique… Certains passages m’ont évoqué Isabelle Adjani dans « L’été meurtrier », ou encore les mises en scène d’un Chabrol dénonçant les rapports de classe avec son impertinence à nulle autre pareille.

Cent pages où l’esprit vagabonde, élucubre, tergiverse, court après les indices. On guette le mot, la petite phrase, l’infime petit détail qui fera la lumière sur la nature de ce drôle de notaire. Cent pages à déguster lentement parce que chaque mot est pesé, le suspens est distillé avec parcimonie, et il va s’accélérant au fur et à mesure que l’on s’achemine vers le dénouement, bien évidemment.

Une construction efficace pour ce thriller psychologique qui s’appuie sur la parole du fils, narrant la course éperdue de sa mère dans une petite ville de province à l’atmosphère confinée.

Perchée sur son vieux cyclomoteur, on la suit au gré de ses folles gesticulations, dans une géographie des lieux précise et redondante. On se demande si elle a bien raison de se mettre bille en tête, si par hasard elle ne serait pas un peu parano d’imaginer ainsi le pire. Elle est guidée par son amour maternel, son intuition, sa profonde conviction. Son intelligence sera mise à l’épreuve face à l’honorabilité d’un individu fort de sa richesse et de sa réputation.

Yves Ravey vous met en demeure de prendre parti, de vous faire une opinion… Vous êtes le témoin de l’affaire, à vous de juger !

C’est un concentré de littérature qui ne vous laisse aucun répit. C’est de l’action à l’état pur… et cela dure le temps d’un film, un bon film, … le genre de film qui vous donne encore du grain à moudre, bien après ! Et qui vous laisse exsangue, lessivée, sur les rotules ! Et pourtant, rien n’aurait pu vous le laisser présager, au regard du titre !

Chantal Lévêque

Commenter cet article