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Publié par Chantal Lévêque

Une vie à la recherche d'un impossible rêve

"Une vie pour l'impossible" de Christine Jordis. Née en 1942 à Alger, Christine Jordis dirige actuellement le domaine anglo-saxon chez Gallimard. Elle fait partie du jury Femina et collabore au Monde des Livres. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont "L’aventure du désert" en 2009.

(Editions Gallimard, 453 pages, 23 euros)

C’est le portrait d’un homme, « un anonyme, un simple inconnu, dont personne jamais ne fit état. Il possédait l’essentiel, qui est d’être vivant, intensément. Il avait engagé toutes ses forces dans une recherche éperdue qu’il n’abandonna jamais ».

Un homme dont la vie est un roman.Dans le sens qu’elle fut à multiples facettes, pleine de rebondissements, quête d’un impossible idéal qui chaque fois lui échappera parce que «jamais son rêve ne put coïncider tout à fait avec le réel, sauf, parfois, quand l’épreuve qu’il s’imposait à lui-même le menait en terres inconnues… au-delà de lui-même, en ce point où l’on cesse d’exister ».

Du soleil des tropiques aux glaces polaires, nous le suivons, sous la plume de Christine Jordis - sous couvert « d’un neveu lointain, pas vraiment un étranger », qui l’a connu, qui l’a aimé, qui l’a admiré et qui décide d’écrire « le roman de sa vie ». Ce qui, dès les premières lignes, m’a un peu perturbée. Mais j’y reviendrai !

Quelle fut donc cette recherche éperdue, cette quête impossible – si l’on se réfère au titre de l’ouvrage, et quelles en furent les raisons ?

C’est toute la substance de ce roman, dont la narration, fluide, élégante, sensible, se nourrit de lettres, de documents, de rencontres et c’est avec cette sorte d’impatience que l’on ressent en présence d’un bon livre que j’en ai tourné les dernières pages, avide de découvrir quand et comment donc s’achèverait la vie de cet aventurier qui jamais n’accepta « la vie comme elle est ».

Si déterminisme il y a, il s’inscrit dans les premières années et dans ses origines. La perte de sa mère à l’âge de 3 ans le fait entrer « dans une solitude dont il ne va plus sortir. Toujours il gardera une sorte de distance intérieure ». Puis disparaîtra son frère, ce qui ne fera qu’aviver cette souffrance. Issu d’une famille aristocrate sans fortune, épris de hauts faits, de gloire et de lointains qu’il découvre dans ses lectures aux idéaux chevaleresques (n’a-t-il pas parmi ses ancêtres un mousquetaire du roi !), il subira l’éducation d’un père sévère, rigide, conventionnel qui le poussera à s’engager rapidement dans l’école de cavalerie à Saint-Cyr.

Commence sa période héroïque… qui n’est pas ma préférée, mais c’est instructif ! Se mêlent alors, dans le récit, tout à la fois la précision de faits historiques et de nombreuses références littéraires.

Quant il se retrouve en Syrie, en 1928, à la tête de 120 cavaliers Druzes, c’est le roman de Pierre Benoit. Quand il est en Algérie, c’est Camus qui est appelé à témoigner. Balzac fait une incursion quand il se marie, en Touraine. Jünger largement cité quand il part en Italie, à l’assaut du Mont Faito avec sa troupe du 8ème tirailleurs marocains… Et Rimbaud, Foucauld, T.E Lawrence… très souvent. Parce qu’à son exemple, jamais il ne se satisfera longtemps de ses conquêtes : c’est l’effort pour remporter l’épreuve qui le met en joie, bien plus que le but atteint.

L’auteure s’est manifestement nourrie des ouvrages de ces écrivains pour construire son récit, donner de la chair à ce portrait, et surtout essayer de comprendre les ressorts d’une vie aussi extravagante.

Après ces expériences extrêmes dans le désert - les étendues sans fin, l’aventure intérieure - ou dans les Abruzzes, au plus fort des combats dans les montagnes glacées, où il découvrira cet état de détachement qui lui fera ressentir une liberté d’être incommensurable, comment pourrait-il se satisfaire ensuite d’une vie de famille, routinière, monotone, pesante, « où rien ne se passe » ? Et pourtant, en homme de devoir et d’honneur, il essaiera d’assumer ce choix qu’il a fait plus jeune. 20 ans durant. «20 ans de gâchis », dira-t-il.

Il quittera l’armée, il repartira seul cette fois… au Pôle Nord, puis au Sénégal dans une communauté de moines. « De la banquise aux tropiques, de l’igloo au couvent ».Il a plus de 65 ans ! Pourquoi, se demande inlassablement le narrateur. Pour retrouver l’état d’ivresse lucide dont il a fait l’expérience pendant la guerre ? Pour élargir son espace intérieur, pour y trouver le silence ? A la recherche d’un état de détachement complet ? «Pour atteindre un absolu sans visage – sa vérité » ? Une quête mystique, sans fond, inépuisable. Impossible ?

Il y a dans le roman de Christine Jordis de forts accents d’incompréhension, de la révolte qui sourde, quand elle juge, quand elle prend parti, quand elle compare, quand elle dénonce. Ce n’est pas un récit objectif, répète-t-elle…

Mais ce n’est que lorsque j’ai découvert qu’Henri de Foucancourt, cet homme dont elle dresse le portrait, a véritablement existé et qu’il était son père que j’ai compris pourquoi la présence de ce narrateur dans le roman m’a gênée dès les premières lignes. Il me semblait déplacé, inutile, au regard de son écriture, de sa tonalité, de son propos. Et cette découverte m’a désappointée, donné l’impression de m’être fait manipulée. Pourquoi n’a-t-elle pas fait le choix d’une biographie, ou d’un récit ?

De cette vie, elle a construit un véritable roman de plus de 400 pages. Témoignage probable de son amour, de son admiration, de son inlassable quête de vérité et de son pardon.Pour elle, peut-être, bien sûr, évidemment, ce fut une vie pour l’impossible. Mais pour Henri de Foucancourt, qu’en était-il vraiment ? Tout compte fait ?

Chantal Lévêque

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