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Publié par Bernard Revel

Régis Franc : une vie avec ses fantômes

"London Prisoner" de Régis Franc.

(Editions Fayard, 216 pages, 18 euros)

Il a surpris tous ses amis, Régis Franc, lorsqu’il leur a annoncé qu’il quittait Paris avec femme et enfants pour aller vivre à Londres. Il s’est surpris lui-même sans doute. Lui, l’enfant du Midi monté à la capitale à l’âge de vingt ans, devenu plus parisien qu’un natif de Belleville, ayant fait une belle carrière dans la bande dessinée, tâté du cinéma, écrit des romans, comment pouvait-il, à près de soixante ans, changer aussi radicalement de vie ?

Qu’importent ses raisons profondes. Il l’a fait. Après tout, quand il avait quitté son Aude natale, c’était déjà un grand saut, n’est-ce pas ? Mais il y avait l’inconscience de la jeunesse. Et puis, même si la musique change, à Paris comme à Lézignan, on parle la même langue. Au collège de sa petite ville, on n’enseignait que l’espagnol. Le voilà donc qui débarque à Londres sans connaître un mot d’anglais, en se disant que cela ne sera pas du gâteau mais confiant dans sa capacité d’adaptation.

« London prisoner » est le récit de ses efforts pour étudier, comprendre et tenter d’adopter l’esprit anglais tout en gommant l’arrogance, la suffisance et l’égoïsme qui caractérisent outre-Manche la « french touch ». Fin observateur des travers de la nature humaine, l’auteur du « Café de la plage » et de « Tonton Marcel » trouve au contact des particularités londoniennes l’occasion de renouer avec l’humour décalé et ravageur qui avait fait le succès de ses bandes dessinées. Ses démêlés avec les artisans, ses relations avec les « ladies », les commerçants, les renards, ses gaffes, ses colères « au pays où il est ridicule d’élever la voix » donnent lieu à des scènes hilarantes. Chaque jour, il apprend sans se décourager, même s’il se dit qu’il fera toujours partie des « estropieurs de langue anglaise » et si son ami anglais Mitch lui assène qu’il n’est pas « adaptable ».

Lui qui rêve de devenir le meilleur ami de Paul McCartney, qui recherche dans Holland Park le photographe de « Blow up », qui va applaudir « l’incroyable » Marianne Faithfull, qui se promène dans son quartier de Kensington -« pour réfléchir, pour me morfondre, pour respirer, bref, une de mes activités essentielles dans ce pays »- rencontre ceux qu’il ne cherchait pas : ses « plus chers fantômes ». Car Régis Franc n’est pas le Peter Mayle français. Sous l’observateur amusé d’un pays étranger, percent les fragilités et les interrogations d’un homme qui compose son « herbier sentimental » avec les souvenirs d’un Sud où il revient sans cesse.

On le croit à Londres. Pas du tout. Il est dans sa petite ville audoise. Il est au Gruissan des pilotis, dans sa cabane à Saint-Pierre-de-la-Mer, à La Nouvelle. « Qu’on ne se trompe pas, écrit-il, je ne suis pas nostalgique. Non, non. Je me souviens. » Il se souvient de la classe ouvrière, sa famille, qui chantait Dario Moreno, échangeait fèves, tomates, barbots truités et mettait des chemises blanches impeccables le dimanche. Il se souvient du pauvre Paulo que ses copains allèrent pleurer toute une nuit en se saoulant sur sa tombe. Il se souvient de Gérard Cougourle qui, parti pour Bénarès au temps des hippies, fut stoppé dans les Bouches-du-Rhône par l’abus de Casanis. Il se souvient de son cousin Jeannot, un « vieux garçon » qui transportait sur sa Terrot le sapin de Noël « coupé en fraude » avant d’aller au bordel à Béziers. Il se revoit au Grand Soleil de Gruissan quand les piliers de café croyaient que les moustiques étaient le meilleur rempart contre les bétonneurs de la nouvelle Floride. Il se revoit à sept ans tenant tête à un troupeau de moutons, à dix-sept ans, Ray Ban sur les yeux, avec « quelques branleurs » dans son genre, « spécialistes du coude à la portière » sillonnant la région à bord d’une Versailles pour annoncer le concert de Johnny Hallyday aux fêtes de Lézignan.

Ses promenades londoniennes l’entraînent irrésistiblement vers son Sud à lui. Un spectacle à Soho le replonge dans sa première sortie au théâtre un soir d’hiver à Carcassonne. Ses fantômes le suivent partout. Au retour d’une réception dans le palais d’une lady, ils l’amènent à Lézignan : « Tandis que nous roulons vers notre maison, je pense à mon père, quatre-vingt-quinze ans, qui là-bas dans le Midi mangeait sa soupe comme tous les soirs, vieil homme seul en tête à tête avec la télévision, tandis que nous dînions chez la duchesse. Je pense, pardon de l’avouer, à ces mondes éloignés dont est fait le monde. À mon statut de passager. De témoin furtif… Il m’arrive de me sentir absent. Etranger. »

Finalement, ce sont ses fantômes qui, en l’accompagnant, lui ont rendu la vie londonienne acceptable. « Ils sont, dirait Giono, en cercle autour de moi. Ils appuient leurs mains sur ma table… Ces doigts fins sont ceux de ma mère, avec son alliance. Il m’arrive de sentir un souffle et d’entendre des rires. Comment vous dire, je ne m’en lasse pas. Je n’ai le goût de l’écriture que dans ces moments-là. »

Régis Franc a écrit quatre romans. Il signe-là, en se racontant, son meilleur livre, coin de ciel méditerranéen dans la brume londonienne. « J’arrive au temps de la vie où les bonnes nouvelles ont déjà été publiées », confie-t-il. En réussissant une parfaite alchimie du rire et de l’émotion, il prouve au contraire que, chez lui, le temps des bonnes nouvelles n’est pas révolu.

Bernard Revel