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Publié par Chantal Lévêque

Du côté de la vraie duchesse de Guermantes

« La comtesse Greffulhe. L’ombre des Guermantes » de Laure Hillerin

(Editions Flammarion, octobre 2014, 570 pages)

C’était un chroniqueur mondain au crépuscule du 19ème siècle, lorsque le monde de l’aristocratie se mourait à petit feu. Il aimait ce monde-là, il en était fasciné, lui qui était né dans la petite bourgeoisie. De loin, il en rêvait, passionnément, avant de s’y introduire pour l’observer de près et en garder trace dans d’innombrables carnets. Traîner dans les salons, c’était déjà pour lui partir à la recherche du temps perdu.

Il était «une plaque sensible qui absorbait dans les moindres nuances toutes les sensations, impressions, intuitions ressenties dès qu’il émergeait à l’air libre, avant de retourner s’enfouir dans sa chambre noire où s’accomplissait dans le silence de la nuit l’obscur travail de révélation. » A 51 ans, il plie bagage après avoir accouché brillamment, mais non moins douloureusement, d’une œuvre littéraire époustouflante, monumentale, qui n’a pas encore fini de faire parler d’elle. A ce jour plus de 2 000 ouvrages lui ont été consacrés, sans parler de plusieurs centaines d’articles de presse.

Qui donc peut encore avoir des choses à dire sur Marcel Proust, qui n’auraient pas encore été relatées, analysées, supposées, imaginées ?

Du côté de la vraie duchesse de Guermantes

C’est à la faveur d’un accès libre à plus de 350 cartons d’archives inédites (journal, brouillons de lettres, agendas, registres, carnets d’adresses, notes diverses…) que Laure Hillerin, journaliste et écrivain, décide de s’attacher à la Comtesse de Greffulhe. Contemporaine du grand écrivain, elle aurait été sa source d’inspiration pour le personnage d’Oriane, la Duchesse de Guermantes, et pour bon nombre d’autres personnages féminins semble-t-il (liste page 449). Même s’il s’en défend dans « Le temps retrouvé », s’il prétend que « dans ce livre, il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, il n’y a pas un seul personnage « à clefs », tout à été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration », lorsqu’on achève ce que je qualifierai pour ma part de bien plus qu’une biographie, puisqu’au final, on y trouve l’analyse des relations qu’elle avait avec lui et l’influence qu’elle eut sur son travail – sans omettre tout ce qui entoure la découverte d’un de ses textes inédits que l’on croyait disparu, il est évident que nous apparaît ici le génie du « petit Marcel », dans sa capacité à transposer.

« La comtesse Greffulhe était, dans la vie, une médiatrice par excellence… Elle concentrait sur sa personne les désirs et les admirations, les haines et les jalousies de nombre de ses contemporains qui croyaient l’aimer ou la haïr, alors qu’elle n’était que la médiatrice de désirs moins avouables, soleil dorant de ses rayons leurs rêves secrets qui avaient pour nom vanité, ambition, snobisme. Proust n’échappa pas à cette attraction ; lui aussi, dans sa jeunesse, cristallisa sur elle bien des rêves. Il n’était alors, aux yeux de tous et de lui-même, qu’un jeune homme ambitieux et snob. Il n’était que le sujet désirant. Jusqu’au jour où il eut la révélation, où il découvrit le système onomastique qui allait faire de lui le démiurge de La Recherche. La Comtesse Greffulhe fut le principal catalyseur qui accéléra la réaction chimique, la transmutation du matériau de la vie quotidienne en un monument défiant le Temps. »

Du côté de la vraie duchesse de Guermantes

Le matériau de notre historienne, quant à lui, est si dense, elle a tant à dire sur cette comtesse presque centenaire, qu’elle choisit de prolonger la première partie de son étude, qui est chronologique – une vue d’ensemble tout à fait classique - par trois autres chapitres, très détaillés, le dernier étant consacré à l’histoire de ce rendez-vous manqué, dans la vie, entre ces deux êtres. Car cette grande dame de la noblesse, descendante de Madame Tallien et de Napoléon 1er, refusa toujours de s’intéresser à lui. Elle ne l’aimait pas. Elle trouvait son écriture indigeste : « Je m’embarrasse les pieds dans ses phrases. ». Elle en parlait comme d’ « un grand rêveur affamé de donjons ». Une correspondance existait pourtant entre eux, et quand bien plus tard, elle se décida à lui ouvrir son salon, c’est lui qui déclina – déjà penché qu’il était sur les observations glanées dans son monde à elle, « Du côté des Guermantes », et bien au-delà des apparences ! Elle ignorera donc toujours qu’elle a participé à la genèse d’une œuvre intemporelle, elle qui aurait tant voulu marquer le temps de son empreinte.

Du côté de la vraie duchesse de Guermantes

Cette ample démonstration qui s’étale sur 570 pages (avec des photos en son milieu, qui invitent à la rêverie) nous donne toutes les clés d'une alchimie littéraire, sans que jamais on ne perde le fil, sans jamais se lasser. La fluidité du récit est impeccable. Bref, ça se lit comme un roman !

En quoi donc la Comtesse de Greffulhe fut-elle donc si exceptionnelle pour attirer le regard de l’écrivain en herbe, mais aussi l’intérêt d’autant de grands hommes ? Une liste de 5 pages y est consacrée en fin de volume, dont je ne me risquerai pas à faire une sélection : il suffit d’en dire qu’elle a connu toutes les célébrités de l’époque, quel qu’en soit le milieu. La beauté n’y suffit pas… car belle elle le fut, bien sûr. Quand bien même cela ne saute pas aux yeux sur les clichés. Il y manque le mouvement… du regard, par exemple. « Grands yeux noir profond, doux et souriants, un peu trop grands peut-être (Henri de Breteuil). « Yeux merveilleux, changeant d’aspect à chaque minute… à la beauté minérale des pierres précieuses…» (Texte inédit de Proust).

Un sourire idéal, un rire qui vient du cœur, qui « s’égrène comme un carillon de Bruges », « sa voix si particulière qui semble par moments patiner sur les mots. » (Proust). Une allure ! Le port d’une déesse ! Il y en a des pages pour dire le pouvoir de séduction de Madame Greffulhe ! Son élégance aussi : « Coiffée de ses chapeaux, aigrettes, fleurs, tulles et plumes, elle traversa toute l’Europe de sa démarche de déesse, balançant sa taille souple, élancée, ses yeux de gazelle illuminant sa ravissante tête de Diane posée sur un col-de-cygne, enroulé de mousseline, et qu’emprisonnait un quadruple rang de perles d’un Orient éblouissant. » (Pringué). Excentrique, mais toujours avec goût, elle crée elle-même ses toilettes – tissus vaporeux, couleurs évanescentes : « des goûts bien propres à entretenir sa légende de fée. » Ses apparitions sont mémorables, avec son art parfaitement maîtrisé de se mettre en scène (soit en retard, soit fugace lors de ses sorties dans le monde). « Elle est belle du flamboiement des yeux fixés sur elle. » (Proust)

Son mari, le comte Henri Greffhule, son amour platonique, Roffredo Caetani et Marcel Proust
Son mari, le comte Henri Greffhule, son amour platonique, Roffredo Caetani et Marcel Proust

Ce magnétisme, qui trouve ses racines dans l’enfance, l’amènera à développer ce que Laure Hillerin appelle « une stratégie du prestige ». Se faire remarquer ainsi, à l’heure où « la femme la plus estimable est celle dont on parle le moins et la plus parfaite celle dont on ne parle pas » démontre aussi un caractère. Et c’est certainement cet alliage de la beauté, d’un charme attirant à un tempérament de feu qui la rendra si exceptionnelle.

Un fort tempérament, comme on dit. Débordante d’énergie, d’enthousiasme, d’une nature optimiste, fantasque, gaie, spontanée, sincère et honnête. Une pensée libre, un esprit indépendant, une sensibilité d’artiste qui la pousse à innover, créer, fédérer, organiser. Sa vie durant, elle se démènera pour faire avancer ses idées, pour mener à bout ses projets, aidée en cela par sa force de conviction, son tact, ses talents de diplomate et de stratège. Sa condition sociale, et l’argent qui va avec le lui permettront. De là à dire qu’elle fut féministe, c’est un pas que franchit allègrement sa portraitiste, qui est loin de la classer dans la catégorie des « fleurs fragiles et esprit faible » qui pullulaient encore à cette époque-là (à leur corps et à leur esprit défendant !).

Elisabeth Greffulhe est une femme de tête, une femme d’action qui, très concrètement, se révèlera l’ambassadrice de la culture française, dans toute l’Europe et jusqu’au Etats-Unis. Mécène et organisatrice de grands concerts, « impresario mondaine » pour Wagner, Mahler, Nijinski, agent artistique de Rodin à Londres, d’Ingres, de Delacroix, de Renoir… Instigatrice de l’Institut Marie Curie, toujours d’actualité. Créatrice d’une école ménagère, d’institutions d’aide aux plus démunis. Editrice d’un petit ouvrage : « Mon étude sur les droits à donner aux femmes ». Et surtout animatrice remarquable d’un « salon politique et diplomatique » en sa maison, très éclectique, l’un des plus courus de Paris.

Que de qualités, se dit-on, à la découverte de cette personnalité hors norme ! Et c’est vrai que la liste de ses défauts, en comparaison, fait petite mine (2 ou 3 pages au maximum). Ce qui m’oblige à penser que notre dépoussiéreuse d’archives s’est peut-être laissé aller à un excès de parti pris. C’est la seule chose qui me heurte dans ce portrait… qui me paraît un peu trop « à la gloire » de la comtesse. Même si elle nous rapporte aussi la parole de certains plumitifs de l’époque qui voyaient en elle une séductrice frivole, futile et mégalo, qui jouait « de ses relations les plus huppées et les plus fortunées pour réussir ce qui lui tenait à cœur », une allumeuse, une narcisse, une touche-à-tout, une dilettante… Rien que pour le plaisir de citer à son endroit un mot de Gustave Le Bon - ce bourru, ce ronchon, dont je savoure à chaque fois le talent quand il apparaît dans les pages - voici ce qu’il lui aurait dit, à cette dame : «Vous seriez devenue une femme remarquable si vous aviez concentré vos bouillonnements cérébraux au lieu de les épancher sur 150 000 individus et 900 000 sujets. ». Elle osait se démarquer… et c’était choquant. Le chapitre sur ses positions religieuses et politiques le démontrent fortement… Au grand dam du comte Henry Greffhule, un mari idéal qui se révélera jaloux et manipulateur au fil du temps, un pervers narcissique dans toute sa splendeur, et qui lui fera vivre un véritable calvaire (juste un indice pour les lecteurs de Proust, le Duc de Guermantes, dans La Recherche, n’en est qu’une pâle esquisse – et ce n’est pas peu dire !). Une raison avancée par la biographe pour expliquer l’hyperactivité de son héroïne. Découvrir ce chapitre, qu’elle nomme « Le trou noir », c’est hallucinant… et démontre aussi le talent d’analyste, en termes de psychologie, dans la personne de l’auteure. Il y a là certainement une part de supputation, mais après tout, quelle importance !

Laure Hillerin
Laure Hillerin

Elle avait aussi le don de la belle écriture, Madame Greffhule. Il faut prendre connaissance de son texte sur l’amitié, page 235 ! Grande épistolaire, fine et intelligente, ses écrits – sources de cet ouvrage – doivent effectivement « bluffer » les contemporains que nous sommes.

Ce qui est certain, c’est que jamais elle ne récolta le moindre laurier pour ses succès. La faute à sa position mondaine, semble-t-il. Et puis elle n’a jamais fait le pas d’écrire ses mémoires. Elle en rêvait, mais elle était d’une exigence telle qu’elle s’y est toujours soustraite. Grâce à l’accès privilégié à ces archives, Laure Hillerin lui rend ici hommage, après le seul livre existant à son sujet publié par son arrière arrière-petite-fille, Anne de Cossé-Brissac… On peut entrer dans cette vie, juste pour découvrir ce que fut l’existence d’une femme, conciliatrice de l’ancienne noblesse et de la IIIème République, à un moment où bougent les frontières sociales et politiques et où généralement la gent féminine n’a pas la parole. Et encore moins le pouvoir d’influer sur le monde.

Si notre comtesse a regretté de n’avoir jamais dit sa vérité, Laure Hillerin ici l’a tenté, et de ce portrait de femme, on gardera une sensation toute particulière… parce que, sans le savoir - à moins que les mages à la fin de sa vie ne lui en aient fait la prédiction - elle a marqué le monde littéraire d’un sceau indélébile. Et justice lui est ici rendue.

Chantal Lévêque

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