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Publié par Bernard Revel

Quelques lecteurs : Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc ; Philippe Meunier et Alastair Duncan, Aurélie Renaud et Roger Coste, Cécile Yapaudjian et Henri Lhéritier. Photos Nicolas Caudeville.
Quelques lecteurs : Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc ; Philippe Meunier et Alastair Duncan, Aurélie Renaud et Roger Coste, Cécile Yapaudjian et Henri Lhéritier. Photos Nicolas Caudeville.
Quelques lecteurs : Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc ; Philippe Meunier et Alastair Duncan, Aurélie Renaud et Roger Coste, Cécile Yapaudjian et Henri Lhéritier. Photos Nicolas Caudeville.
Quelques lecteurs : Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc ; Philippe Meunier et Alastair Duncan, Aurélie Renaud et Roger Coste, Cécile Yapaudjian et Henri Lhéritier. Photos Nicolas Caudeville.

Quelques lecteurs : Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc ; Philippe Meunier et Alastair Duncan, Aurélie Renaud et Roger Coste, Cécile Yapaudjian et Henri Lhéritier. Photos Nicolas Caudeville.

C’était un peu comme ça, à l’école. Parfois, ça tombait sur vous. Votre nom était prononcé et, le cœur battant, vous vous leviez, marchiez jusqu’au tableau, pivotiez vers la classe et commenciez à lire, la gorge nouée si vous étiez un émotif dans mon genre, butant sur des consonnes, avalant des virgules, ne comprenant plus le sens des mots qui sortaient de votre bouche. On grandit, on vieillit, on prend de l’assurance. Je n’ai plus ces peurs d’autrefois. Mais il en reste quelque chose. Lorsque Françoise Mignon et Anne-Lise Blanc, enseignantes au Département de Lettres de l’Université de Perpignan, m’ont proposé de participer à une lecture partagée du Tramway de Claude Simon, j’ai dit oui sans hésiter, heureux de participer à cette aventure singulière. Nous serions 35 à nous succéder pendant trois heures au micro pour faire résonner dans la belle salle de la Maison de la Catalanité les mots contenus dans les 141 pages du roman. Les deux organisatrices de l’événement ne manquent ni d’humour ni de culot. Elles savent que Claude Simon ne goûtait guère ce genre d’exercice. Elles lisent en préambule une lettre dans laquelle il dit toute son aversion pour la pratique du « gueuloir » chère à Flaubert. Qu’importe. Son fantôme n’est pas venu pendant la lecture nous « tirer les poils » comme celui de son éphémère condisciple du lycée Arago Charles Trenet dans « Mam’zelle Clio ». Au contraire, j’ai l’impression que la magie de son verbe a opéré, se fondant dans chaque voix, s’adaptant à chaque tempérament, comme si l’œuvre livrée à la postérité pouvait désormais supporter toutes les lectures.

J’avais lu Le Tramway tout seul dans mon coin au moment de sa parution il y a près de 15 ans. Je me souvenais très bien de ce récit d’une enfance à Perpignan, la description de la ville, le trolley et son wattman, les paysages entre le boulevard Wilson et Canet, les habitués du Cercle et leurs « poules », le « poète pédéraste », la mère malade, la bonne tueuse de chatons, les cousins. Et pourtant, je l’ai redécouvert. Le passage d’une voix et d’un visage à l’autre semblait renouveler le texte, changer l’angle de perception et, selon l’intonation plate ou expressive, retenue ou lyrique, le débit rapide, saccadé ou lent, déplacer le niveau de lecture ou faire apparaître des nuances inattendues.

J’étais en dix-septième position. La salle était comble, très attentive. J’avais le temps d’observer les lecteurs qui se succédaient toutes les cinq minutes environ, hommes et femmes de tous âges, très jeunes parfois, étudiants, professeurs et autres. Faisant partie de cette dernière catégorie indéfinie, je devenais, je dois dire, de plus en plus inquiet à mesure que le texte avançait inexorablement vers le passage qui m’était attribué. Je m’étais entraîné à la maison. Je n’avais, en vérité, que trois phrases à lire. Mais elles remplissaient quatre pages. Des phrases à la Claude Simon, avec le verbe éloigné du sujet par de longues parenthèses, des digressions, des virgules tellement espacées qu’elles vous laissent à bout de souffle, bref, un vrai parcours d’obstacles pour lecteur à haute voix. Après plusieurs essais décourageants, j’ai compris que si je prenais vraiment conscience des images que créaient les mots, si je voyais vraiment cet enfant qui courait son cartable à la main, cette motrice « filant trop vite, puis ralentissant, s’arrêtant enfin au pied du grand pin parasol », si je visualisais la scène dans son mouvement, alors le texte coulerait de source. Et ça a marché. A la maison, du moins. Quand mon tour est arrivé, je me suis installé devant mon pupitre et j’ai attendu que la jeune femme lisant à ma droite arrive au mot « gris-vert » qui donnerait le signal de mon départ. J’avoue que le sens de ce qu’elle lisait m’échappait complètement. J’étais trop concentré sur la phrase de 24 lignes qui m’attendait. Je ressentais un petit pincement au cœur qui me rappelait mes angoisses d’écolier. Et c’est parti. J’aurais voulu faire comme certains virtuoses m’ayant précédé qui gardaient les yeux fixés sur le public et n’accordaient que de brefs regards au texte. Mais je n’ai pu dévisser mes yeux du livre. Je ne m’en suis pas trop mal tiré cependant. J’ai regagné tranquillement ma place et, le cœur léger, j’ai écouté sereinement la suite du roman qui, sous les traits de multiples visages, m’emportait dans son voyage transformé par « l’impalpable et protecteur brouillard de la mémoire ». Une telle lecture transforme un livre, bien sûr. Celui qui lit fait, pendant quelques minutes, aux yeux des autres, partie de ce qu’il lit. Cela peut-être surprenant, émouvant ou même savoureux lorsqu’il s’avère, par exemple, que la lectrice des pages qui décrivent un « ridicule château », fruit de la fortune amassée par le producteur d’une « abominable vinasse », n’est autre que celle qui, descendant de cette famille, a œuvré pour que le bâtiment « pseudo-Renaissance » devienne Monument historique. Dans un an, dans dix ans, je relirai sans doute Le Tramway. Il ne m’étonnerait pas qu’en abordant certaines pages, des visages et des voix, vestiges d’une lecture partagée, ne viennent alors se mêler aux personnages du roman.

Bernard Revel

Cette lecture partagée du Tramway s’est déroulée le 6 juin à Perpignan lors de la Journée autour de Claude Simon organisée par l’Association des lecteurs de Claude Simon, le laboratoire CRESEM et le Département de Lettres de l’Université de Perpignan. Deux membres du jury des Vendanges littéraires participaient à cette lecture : Henri Lhéritier et Bernard Revel.

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CL 23/06/2015 22:55

Si, comme moi, vous n’avez pas eu la chance d’entendre le Tramway, il ne vous reste plus qu’à le lire… c’est LE livre idéal pour entrer dans le monde de Claude Simon. Un livre de souvenirs, merveilleusement bien écrit, et qui parlera tout particulièrement à ceux qui vivent dans la région.