Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Archives

Publié par Bernard Revel

Tout est si calme. Très haut dans le ciel, un petit rapace est en arrêt. Le temps est suspendu comme lui. Pas un bruit, pas un souffle d’air, pas âme qui vive. Je marche jusqu’aux amandiers et soudain, c’est là. Il s’est passé ici quelque chose d’épouvantable. La terre est éventrée, ravagée par je ne sais quel orage d’acier. Partout, dans les crevasses qui semblent n’être que des restes de tranchées après une explosion, sur des monticules chaotiques où s’acharnent à pousser de petites fleurs jaunes, des formes sombres sont étendues, figées à jamais dans l’effroi du dernier instant. Je ne sais quand a eu lieu la bataille, mais je sens monter vers moi une souffrance muette que la mort n’a pas éteinte. Des bras squelettiques sont pétrifiés en des gestes qui accusent le ciel.
Je marche lentement parmi les cadavres décharnés. Certains tendent vers moi leurs longs doigts desséchés. Il n’y a partout que des membres tordus, amputés, broyés, des troncs sans tête parcourus de blessures ouvertes, des formes entrelacées en de monstrueuses étreintes et, sous mes pas, des débris noirâtres comme de la peau brûlée. Les engins destructeurs ont gravé dans la terre leur empreinte de chenilles.

L’an dernier encore, c’était vivant, ici. Tous ces corps qui jonchent le sol racontent une longue histoire. Leur taille, leurs articulations noueuses, les rides qui les recouvrent indiquent qu’ils ont connu autant de saisons qu’une existence humaine. Ils ont pris lentement racines dans une terre accueillante. Ils ont aimé ce soleil, ce vent, cette pluie. Longtemps ils furent traités avec tous les égards dus à des amis qui offrent le meilleur d’eux-mêmes. Ils ne craignaient pas alors les machines qui remuaient la terre à leurs pieds, les nourrissaient, les soignaient et sculptaient leurs formes. Chaque année, la verdeur printanière les sortait d’un long sommeil pour que leur destin s’accomplisse. Ils ont connu le rire et la fatigue du vendangeur ponctuant un cycle toujours recommencé. Tel était l’ordre des choses. Il n’y avait aucune raison apparente pour que cela change. Quand on a résisté au gel, à la grêle, à la sécheresse, aux maladies, que peut-on craindre ?

Rien. Sinon l’homme. C’est lui qui met un plant en terre et l’aide à former ses racines. C’est lui aussi qui donne un sens à la vie de sa créature en cueillant le fruit qu’elle lui offre pour mettre en œuvre le miracle du vin. C’est lui enfin, parce qu’il est vieux, parce qu’on le paye pour ça et parce que le monde ne tourne pas rond, qui creuse au plus profond et arrache, si longues et vigoureuses soient les racines. Cette vie-là, on la tue en la déterrant. Et lorsqu’ils gisent sur le sol nourricier, les corps de bois me font penser aux champs de 14-18 après la bataille.
Je marche avec difficulté, parmi les trous et les mottes de terre qui forment ce magma d’où il n’a pas été facile d’extraire la vie. Mais les machines sont les plus fortes. Elles ont une telle puissance avec leurs pinces, leurs dents, leurs bras d’acier qu’aucun enracinement ne peut leur résister. Et à présent, tout est dit. Il n’y a autour de moi que du bois bon pour le feu. Aux extrémités des corps mutilés, quelques bourgeons font un dernier adieu au lointain printemps qu’ils ne connaitront pas. Leurs rêves de feuilles, de fleurs et de fruits vont se dissoudre. Ils ne rendent que plus sinistre encore le spectacle. Les souches prennent des formes de plus en plus humaines, des têtes de morts sans yeux, des ventres proéminents. Un caillou est enfoncé dans ce qui ressemble à une hanche prolongée par une jambe atrophiée. On dirait un éclat d’obus.
Je fuis ce champ de bataille. Je trébuche sur un cadavre dont l’écorce échevelée coiffe une tête réduite qui esquisse un rictus. Je m’éloigne sans me retourner. Je sais que derrière moi, les morts se lèvent et prennent les visages de tous les hommes et de toutes les femmes qui ont disparu avec leurs vignes.

Bernard Revel

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article