Marc Bloch, la mémoire et l'action
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« A le voir, on a l'impression d'un intello du Quartier latin qui aurait passé la majeure partie de son existence dans les bibliothèques. » Ainsi s'exprime l'un des personnages de la BD pédagogique Marc Bloch, l'historien combattant (1). Il est vrai qu'avec son visage tout aussi rond que les verres de ses lunettes, l'homme qui le 23 juin 2026 est entré au Panthéon, accompagné de son épouse et indispensable partenaire de travail, Simonne, n'a rien du héros tel qu'on l'imagine. Mais justement, il n'était pas qu'un simple héros comme il y en eu tant pendant les deux guerres mondiales.
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Cet arrière-petit-fils d'un juif devenu français en 1791, fils de professeur historien et professeur historien lui-même, s'attacha à faire de cette discipline, en la décloisonnant, une véritable science. Dépassant les limites de la chronologie et des destins personnels, l'historien nouveau devait rendre compte aussi « des états d'âme, des genres de vie, de fatigue et de malaise physique ou moral des humains ayant vécu. » (2). Il fonda en 1929, avec son collègue de l'université de Strasbourg, Lucien Febvre, la revue Annalestoujours en activité, et appliqua sa méthode dans des ouvrages comme Les rois thaumaturges ou Les caractères originaux de l'histoire rurale française devenus des classiques.
Quand il fut confronté physiquement à l'histoire, en tant que soldat en 1914-1918 et en 1939-1940, il s'efforça, tout en accomplissant avec bravoure son devoir de sous-officier et d'officier qui lui valut plusieurs citations, de l'observer avec lucidité et de la comprendre. C'est surtout pendant la "drôle de guerre", cette longue période d'attente des Français et Anglais face aux Allemands avant que ces derniers ne déclenchent la "Blitzkrieg", que le lieutenant Bloch, qui était alors chargé de l'organisation des sources de carburant, put étudier de l'intérieur les causes de ce qui allait devenir le désastre que l'on sait, un peu à la manière de l'ethnologue Germaine Tillion à l'intérieur du camp de Ravensbrück.
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Démobilisé, il se lança dans la rédaction à chaud de son témoignage dont il confia en 1941 le manuscrit à un ami avant d'entrer dans la Résistance à Lyon. Publié en 1946 sous le titre L'étrange défaite (3), son livre donne un éclairage unique sur les faiblesses françaises qui ouvrirent la période noire de la Collaboration.
Historien et soldat, Marc Bloch était par-dessus tout un patriote. Rien ne lui échappait des erreurs, des défauts, des incompétences et même de la bêtise qui, au moment crucial où commençait une guerre, gangrénaient son pays et allait le condamner. Il voyait, il comprenait et il en souffrait. « Notre commandement était un commandement de vieillards », note-t-il. « Nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1915-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940. » Bref, la France était en retard d'une guerre. Mais l'état-major n'était pas le seul responsable. Marc Bloch fustige aussi les politiciens, du moins les plus réactionnaires si actifs en ces temps troubles : « A vrai dire, que les partis qualifiés de "droite" soient si prompts aujourd'hui à s'incliner devant la défaite, un historien ne saurait en éprouver une bien vive surprise. Telle a été presque tout au long de notre destin leur constante tradition. » Une certaine presse n'est pas davantage épargnée : « Combien de fois, voyant mes camarades boire, comme du petit-lait, aux sources de haine et de bêtise que continuaient à dispenser, durant la guerre même, de sordides hebdomadaires, ne me suis-je dit : Quel dommage que de si braves gens soient si mal renseignés ! Quelle honte surtout que personne, jamais, n'ait véritablement cherché à les éclairer. »
Marc Bloch était prêt à affronter le pire pour son pays : « Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d'êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n'attache pas tant de prix). Car il n'est pas de salut sans une part de sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n'a travaillé à la conquérir soi-même. » L'espoir, pour lui, était à ce prix : « Un jour viendra bientôt, je l'espère, un jour de gloire et de bonheur, où une France, enfin libérée de l'ennemi et, dans sa vie spirituelle plus libre que jamais, nous rassemblera de nouveau pour les discussions d'idées. »
Il n'a pas connu le fameux jour de gloire pour lequel il se battait. Il est mort le 16 juin 1944 près de Lyon, sous les balles de la Gestapo. Mais ces quelques citations gardent, comme tant d'autres pages de L'étrange défaite, de quoi nous faire réfléchir sur notre temps, sur ce qu'on nous en dit et ce que nous en faisons. Marc Bloch, homme-mémoire, nous parle aujourd'hui encore.
Bernard Revel
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(1) Marc Bloch, l'historien combattant, éditions Tallandier, de Jean-David Morvan (scénario), Laurent Bidot (dessin), Suzette Bloch (conseil éditorial). Suzette Bloch est la petite-fille de Marc Bloch. Ancienne journaliste à l'AFP, elle vit en Roussillon.
(2) Mots attribués à Marc Bloch dans la BD d'où est extraite également notre illustration.
(3) L'étrange défaite, Folio Histoire.