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Publié par Bernard Revel

Les grands incendies actuels, les pénuries d'eau, conséquences d'un réchauffement climatique annoncé depuis des années par les scientifiques et lanceurs d'alerte de toutes sortes, à l'image d'Adrienne Cazeilles, vont-ils enfin pousser à agir efficacement les dirigeants de la planète ? Rien n'est moins sûr, étant donné les conflits d'intérêt dans lesquels trempent les uns et le niveau de corruption des autres. Que faire alors, sinon marteler sans répit qu'il y a urgence pour arrêter ce massacre de la nature et de tous les êtres qu'elle fait vivre. 

Plus que jamais, il faut entendre la voix d'Adrienne Cazeilles (1923-2021), qui avait commencé de s'élever après l'incendie des Aspres en juillet 1976, sous la forme d'un livre, Quand on avait tant de racines, lequel fut à la fois un cri d'amour pour sa terre et un appel pour qu'une telle catastrophe ne se reproduise pas. L'institutrice des Aspres, née à Camélas, avait vécu le remplacement d'une « civilisation qui incluait l'homme, où il était tout à la fois le moyen, l'acteur et l'ordonnateur (...) par une autre qui l'exclut, sauf en tant que consommateur. »
Je l'ai rencontrée tardivement, au début des années 2000. Elle lisait mes articles dans L'Indépendant et m'envoyait souvent des lettres pour les commenter.
En 2005, alors qu'à nouveau dans les Aspres un incendie était combattu et rapidement circonscrit par des Canadair, elle me fit part sous le titre
"Analyse (à chaud)" - car elle ne manquait pas d'humour - de son inquiétude face à l'évolution du mode de vie depuis 1976.
Deux orientations avaient été privilégiées selon elle : le reboisement et le tourisme. « Le tout-tourisme commençait déjà à s'installer, m'écrivait-elle, avec la côte qui se bétonnait et la montagne qui s'équipait pour la neige. Sur les quelques dizaines de milliers d'hectares constituant les Aspres, se développa une énorme masse de végétation combustible constituée par la reforestation organisée et planifiée, mais au moins autant par la régénération spontanée sur les terrains laissés incultes, d'une végétation impénétrable (sauf pour les sangliers qui ont proliféré) et totalement inexploitée... Un essai fut tenté sur le chêne-liège. "Il faut des maisons, pas de chênes-lièges", avais-je entendu au cours des premières réunions de la DDA en 1979. Les maisons sont venues, de plus en plus nombreuses, mitant tout le territoire, sans guère d'autres règles que le bon vouloir et la puissance des uns et des autres, avec leur accessoire devenu indispensable : la piscine buveuse d'eau. Et avec des équipements publics coûteux, au coup par coup, pas toujours les mieux adaptés, oubliant (ou voulant ignorer) ce danger revenu insidieusement, cette masse végétale combustible, énorme et indisciplinée qui réeffaçait définitivement tous les chemins et toutes les clairières sous un enchevêtrement d'arbres et d'arbustes emmêlés les uns aux autres. Bien sûr, cette jungle était traversée de pistes forestières devenues terrain de jeu des motards et des 4X4 et voies d'accès pour les chasseurs. Mais entre ces pistes (que certains se permettaient de barrer) tout était inexorablement fermé aux hommes, facilitant ainsi l'extension du feu toujours à l'affût. »

En 2012, lorsque parut son livre "Voyage autour de mon jardin" (éditions Trabucaire), j'avais retrouvé avec émotion Adrienne à la médiathèque de Thuir. Elle allait sur ses 90 ans. « Ce livre est pour moi la fin du voyage », avait-elle dit de sa belle voix aux rocailleuses intonations. Fidèle à ses ancêtres mais loin de tout folklore et de tout passéisme, ayant trouvé des raisons d’espérer malgré tout dans les actions de Pierre Rabhi, pionnier de l’agriculture biologique, et Gilles Clément, créateur du « jardin planétaire », elle revendiquait modestement la part du colibri, l’oiseau de la légende africaine qui sans jamais se décourager puisait quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur un feu de forêt. « Je crois avoir fait ma part », avait-elle dit en évoquant sa longue vie « au ras des pâquerettes, la tête dans les étoiles et les pieds dans la glaise, pour ne pas dire le fumier qui est devenu un gros mot. »
Dans le tintamarre médiatique des adorateurs de l’euro, orchestré par des dirigeants qui jouent les pompiers-pyromanes pour mieux conserver le pouvoir, la « conjugaison existentielle » d’Adrienne doit être plus que jamais écoutée : « Avoir ou être, il faut choisir. » Elle, depuis toujours, avait choisi.
Son livre est un recueil de tous les cris d’alarme qu’elle a poussés. Tout part du jardin, mais pas n’importe lequel, « un jardin pour se nourrir », c'est-à-dire, « un jardin du rien à jeter, tout à recycler. C’est aussi, souvent, le jardin du tout à partager, le jardin du cœur. » Et « c’est dans ce jardin, écrit-elle, que je me sens le mieux en accord avec la nature dans sa vérité millénaire ». Le contraire de ce que devient de plus en plus l’agriculture dont « le but n’est plus de nourrir les hommes mais de produire ».
L’eau était aussi sa grande préoccupation. Elle dénonçait son gaspillage et sa confiscation par des groupes d’intérêt. « Mondialement, accusait-elle, la privatisation de l’eau au bénéfice d’une minorité est un crime contre l’humanité. »
L'eau qui se fait rare, le feu qui nous menace. Et nous qui marchons en aveugles vers le "toujours plus". « Sachons bien que faire revivre l'Aspre, je veux dire en faire autre chose qu'un futur foyer d'incendie, c'est changer de civilisation », écrivait Adrienne en 1977.
Voulons-nous faire de la Planète un futur foyer d'incendie ?

Bernard Revel

 

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