Résistance des troubadours
/image%2F0279781%2F20260912%2Fob_6667a6_montsegur.jpg)
Célébrée dans toute l’Europe cultivée jusqu’au début du XIVe siècle, la langue occitane n’a cessé d’agoniser par la suite, frappée d’interdits, jugée subversive, passéiste et même réactionnaire selon les époques. Le prix Nobel de littérature décerné à Frédéric Mistral en 1904 ne lui a rendu qu’une gloire éphémère, la Troisième République usant de tout le pouvoir de ses instituteurs pour que les enfants du sud ignorent l’existence d’un lien entre leur « patois » honni et la langue des félibres. Le renouveau des années 70 avec l’apparition d’une génération d’écrivains et de chanteurs ayant choisi l’occitan pour s’exprimer, la forte demande d’une population désireuse de perpétuer sa culture retrouvée n’ont pu jusqu’ici infléchir les pouvoirs successifs qui, accrochés à leur jacobinisme pur et dur, refusent qu’existe dans la République une et indivisible une autre langue officielle que le français. Michel Adroher, auteur des Troubadours roussillonnais (Publications de l'Olivier), a dénoncé cette position qui persiste à faire table rase d’un passé glorieux. Avec la vigueur qui l’anime lorsqu’il s’agit de défendre les langues romanes, il s’est élevé contre le parti pris du sacro-saint Lagarde et Michard, manuel scolaire voué à l’éducation littéraire des jeunes depuis des décennies, de n’accorder qu’une ligne ou deux aux troubadours.
/image%2F0279781%2F20260912%2Fob_226a32_tempimage0gtq3j.jpg)
René Nelli a consacré le deuxième tome de son anthologie bilingue sur les Ecrivains anticonformistes du Moyen-âge occitan (Phébus, 1977) aux « hérétiques et politiques ». Dans sa préface, il évoque le temps de la splendeur occitane : « La Provence et le comté de Toulouse étaient alors parmi les plus brillants foyers de culture du monde occidental. Dans le milieu du XIIe siècle, les intellectuels occitans, clercs ou poètes (parfois les deux) avaient réussi à imposer à un large public – n’oublions pas que les troubadours seront lus et traduits jusqu’en Allemagne – l’image d’une civilisation résolument ouverte, où la femme se voyait reconnaître une place digne d’elle, d’où la violence se trouvait bannie au profit d’une courtoisie raffinée… et où l’Eglise, dont l’insolence était ouvertement moquée, se voyait vertement remise à une place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : à savoir le service désintéressé de Dieu et de la communauté des chrétiens ».
Survient la Croisade contre les Albigeois et les persécutions que l’on sait. Les troubadours, même si nombre d’entre eux ne partageaient pas les croyances des cathares, leur témoigneront de la sympathie. On s’en rend compte en feuilletant l’anthologie de René Nelli composée de pièces qu’il qualifie d’anticonformistes parce que « hostiles à l’égard du catholicisme romain ». De Peire Cardinal à Sicart de Marvejols, de Raimon de Cornet à Johan Estève, s’expriment, avec humour ou virulence, « tous les aspects de la résistance au pouvoir français ».
Pons de La Gardia (ou Pons de Thézan) a écrit dans les années 1220, une satire ouvertement hostile au pouvoir catholique : « Au sujet de l’Eglise, je vous dirai d’abord que la tromperie y est partout, et que c’est fort malséant. Cupidité l’a prise dans ses lacs puisque pour de l’argent, ils absolvent n’importe quoi ». Du reste, peut-être a-t-il lui-même profité de cette corruption puisqu’on apprend qu’en 1226 il fait soumission à l’évêque de Béziers afin d’être « absous de l’excommunication ». Un autre troubadour, Peirol, « pauvre chevalier d’Auvergne » ayant vécu à la même époque, fait, dans un poème, un « joyeux adieu à la Terre Sainte ». Après avoir eu « l’honneur » de voir le tombeau du Christ, il n’aspire qu’à une chose : retrouver sa Provence. « A Marseille je veux m’en retourner au plus vite. Si j’étais vraiment de l’autre côté de la mer, Acre et Tyr et Tripoli et les gens d’armes, je les laisserais au Bon Dieu, ainsi que la fontaine de Roland ». René Nelli souligne le ton moqueur de Peirol et son « zèle étrangement tiède lorsqu’il s’agit de défendre les Lieux Saints ».
/image%2F0279781%2F20260912%2Fob_d6802d_troubadours.jpg)
La Chanson de la Croisade, dans sa deuxième partie, est l’œuvre d’un jongleur anonyme peut-être originaire du comté de Foix. Son « épitaphe de Simon de Montfort », le chef de guerre qui vainquit l'hérésie et fut enterré à Carcassonne, est un véritable réquisitoire : « Si, pour tuer des hommes et répandre le sang, pour perdre des âmes, pour consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers, pour allumer des incendies, pour détruire des barons, pour honnir Parage, pour prendre des terres par violence, pour laisser libre cours à l’orgueil, pour attiser le Mal et éteindre le Bien, pour tuer des femmes, égorger des enfants, on peut en ce monde conquérir Jésus-Christ, il doit certes porter couronne et resplendir au ciel ».
Bernart Sicart de Marvejols écrit vers 1230, après la victoire des barons du Nord sur le comte de Toulouse, un poème cinglant contre la domination des clercs et des Français : « Ai ! Toloza e Proensa / E la terra d’Argensa / Bezers e Carcassey / Quo vos vi e quo us vey ! » (« Ah ! Toulouse et Provence, et vous, terre d’Argence, Béziers et Carcassonne, telles je vous vis et telles je vous vois ! » Et Peire Cardenal, à la même époque, sous le titre « un clergé infâme », n’y va pas par quatre chemins : « Les clercs se donnent pour bergers mais ce sont des assassins sous semblant de sainteté ».
L'amour courtois était aussi résistance.
Bernard Revel