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Publié par Le Vendangeur littéraire

C’est tout un pan de l’histoire du Midi que le journaliste Bernard Revel raconte dans le livre  Montredon, souviens-toi vigneron (Balzac édition) remanié et actualisé à l’occasion du cinquantenaire des événements tragiques qui ont marqué le monde viticole.

Jeune journaliste à la rédaction de Carcassonne de L'Indépendant, vous avez couvert ces manifestations agricoles. Quels souvenirs en gardez-vous ? Comment journalistiquement vous couvriez ces événements ? Qui étaient ces Audois au cœur de la mobilisation ?

J'avais 25 ans quand j'ai débuté à la rédaction de Carcassonne de l'Indépendant. C'était en 1974. Très vite, j'ai été plongé, comme le dit Claude Marti dans sa magnifique préface, dans "le grand chaudron des espoirs et désespoirs de la viticulture." Petit-fils d'ouvriers agricoles, j'ai pris fait et cause pour la lutte de ces vignerons qui se battaient pour leur survie. Je garde surtout le souvenir de la grande solidarité qui existait entre eux et de leur détermination. Beaucoup avaient fait la guerre d'Algérie. Des manifestations de masse qui se terminaient en affrontements avec les CRS aux raids de commandos sur les routes, en passant par les expéditions punitives contre les chais de négociants importateurs, je revivais, parmi ces hommes pleins de colère contre le pouvoir central, une sorte de long mois de mai 1968. Un simple coup de téléphone du Comité d'Action me prévenait du lieu où me rendre, avec le photographe Alain Charles, pour couvrir telle ou telle action.
L'Aude, pays de monoculture de la vigne, était le fer de lance de la lutte. Des chefs comme Jean Vialade, Jacques Vaissière, André Tallavignes, Jacques Mestre étaient très écoutés. Mais c'est André Cases, le viticulteur de Leuc, qui s'est imposé pour devenir alors le "général" de cette armée de la terre.

L'Audois André Cases, "général" de cette armée de la terre. Photo Alain Charles.

L'Audois André Cases, "général" de cette armée de la terre. Photo Alain Charles.

En quoi la lecture de votre livre peut nous aider à comprendre la viticulture et le territoire de l'Aude d'aujourd'hui ? 

Je ne suis pas un historien mais un témoin et un passeur qui raconte. Les choses ont beaucoup changé en 50 ans. La viticulture n'est plus cette force irrésistible qui faisait trembler le pouvoir. Mais il y a toujours des vignerons qui produisent un vin de grande qualité et qui, aujourd'hui, sont aussi inquiets pour leur avenir que l'étaient leurs pères et grands-pères. Si mon livre les conforte dans la conviction que la civilisation de la vigne, dans l'Aude, est un patrimoine aussi précieux que les châteaux cathares, la Cité de Carcassonne et le canal du Midi, alors, je ne l'aurai pas écrit en vain. Cette civilisation mérite qu'ils se battent pour elle afin que l'Aude ne devienne pas un territoire de garrigues et de résidences touristiques livré aux incendies.

Quelle était la réponse de l’État ?

On avait l’impression que le Pouvoir - et même l’Europe - était impuissant ou qu’il considérait déjà̀ que la viticulture dans le Midi était dépassée, avec des vins vus comme étant de piètre qualité́ : on voulait l’éliminer. Les seules propositions pour écouler les productions étaient la distillation. Et les bons vins du Minervois, des Corbières, du Roussillon, etc., ne se vendaient pas.

Pouvez-vous nous retracer ces événements de 1976 ?

Il faut remonter bien avant parce que cela a été une escalade. Dès 1974, des importations massives de vins italiens ont touché́ les viticulteurs du Midi qui vendaient leurs produits à des prix très bas. Il y a eu des manifestations, des barrages de routes, des trains arrêtés. Avec de plus en plus de monde en Languedoc-Roussillon, concentré dans l'Hérault et l'Aude.

Mais il y a eu aussi des manifestations violentes en 1975 dans les Pyrénées-Orientales. Le 17 mars, un drame s’est produit. Suite à un rassemblement avec des dégradations à Perpignan, des jeunes agriculteurs ont décidé́ d’aller du côté de Salses pour vider les cuves d’une grosse boîte de commerce. Ils marchaient le long de la Nationale 9, de nuit. Dans le noir, une voiture a percuté deux jeunes. Ils sont morts. Cela a provoqué́ une grande émotion dans les P.-O. et dans le monde viticole. Et aussi une mobilisation encore plus forte.
Dès lors, on sentait que cela finirait très mal. Les viticulteurs parlaient déjà̀ de prendre les fusils. Il y avait un dialogue de sourds. La répression était de plus en plus violente de la part des CRS. Et les viticulteurs étaient de plus en plus nombreux à manifester. Tous les syndicats appuyaient leurs revendications. Les mouvements occitans et catalanistes les soutenaient. Il y avait comme une espèce d’insurrection régionale, une révolte contre Paris : cela représentait une menace pour le Pouvoir qui a eu peur.

Une grosse manifestation a eu lieu à Narbonne en soutien à des viticulteurs arrêtés dans l’Ain pour avoir vidé́ les chais d’un négociant. On sentait que les gens étaient à cran. Le lendemain, 4 mars 1976, les leaders ont donné́ rendez- vous à Montredon, au croisement entre la route et la voie ferrée. Ils étaient des milliers. Cela a été un engrenage. Des manifestants ont tiré́ sur les cars de la compagnie de CRS de Toulouse. Une compagnie d’Agen est venue en renfort. Les CRS ont alors pris position et se sont avancés vers les vignerons. La fusillade a éclaté. Il y a eu deux morts, le commandant Joël Le Goff et le viticulteur Emile Pouytès, des dizaines de blessés de part et d'autre.

Garder en mémoire ces événements est essentiel, notamment à travers la réédition de votre livre ?

Il est important de ne pas oublier, cela fait partie de notre histoire. Ce livre est un récit de ces événements : j’ai essayé́ de les faire revivre à travers les hommes et les femmes qui étaient là, notamment les principaux leaders de l’époque. Cela fait 50 ans que ces événements ont eu lieu. J’ai remarqué́ que la mémoire s’était un peu perdue. Aujourd’hui la viticulture a de grandes difficultés et il est important de revenir sur ces événements qui montrent que les gens étaient très solidaires.

Comment voyez-vous la situation du monde viticole aujourd’hui ?

C’est une catastrophe. Avec d’autres causes : la mévente, le réchauffement climatique, les arrachages... La situation est préoccupante, presque désespérée.

Interview recueillie par Isabelle Bley et Julien Marion
publiée dans L'Indépendant du 21 septembre (édition des P.O.) et du 23 septembre (éditions de l'Aude)

 

Bernard Revel présentera son ouvrage, ce samedi 26 septembre à la librairie Breithaupt de Carcassonne et le 10 octobre à Perpignan en ouverture de la rencontre Octobre Rouge organisée par les Amis de la librairie Torcatis (Le Nautilus à 14h30).

Le livre est illustré de photographies d'Alain Charles (L'Indépendant) et de Jean-Claude Delmas (AFP).

Le chanteur occitan Claude Marti a signé la préface. 

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