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Publié par Bernard Revel

Baiser, faire catleya ou battre le briquet ?

Elles n’y vont pas par quatre chemins, celles-là ! Elles appellent un chat un chat. Les femmes d’aujourd’hui, du moins celles qui ont du succès en librairie, ont la plume crue. La Princesse de Clèves en aurait la perruque ébouriffée. Depuis toujours, les livres parlent d’amour. De Madame de la Fayette à Christine Angot et Virginie Despentes, c’est la même histoire de désir et de sexe qui se répète. Ce qui a changé, c’est la manière de raconter. J’avoue qu’après avoir été, en ma jeunesse curieuse, un amateur de descriptions détaillées, vulgaires et délicieusement choquantes recherchées fiévreusement dans les œuvres de Céline, Henry Miller ou San Antonio, j’ai un faible à présent pour les auteurs qui, autrefois, disaient la même chose sans s’écarter des règles de la bienséance. C’était après Rabelais bien sûr. Il fallait se casser la tête, au temps où l’Eglise fourrait son nez dans toutes les alcôves, pour faire comprendre qu’un homme couchait avec une femme. La censure a toujours été, j’en suis persuadé, la meilleure école du style. En donnant aux mots les plus innocents le sens des mots interdits, on disait tout et on enflammait, en prime, l’imagination du lecteur.

« La seule bienséance interdit tout commerce entre nous », dit la princesse de Clèves au pauvre Nemours, et dans ce mot « commerce » si laid aujourd’hui, il y a toute la force d’un désir sacrifié. Prendre, posséder, appartenir, avoir, être, verbes devenus secs et sans attrait, avaient, en ces temps-là, le goût irrésistible du péché. « Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous », écrit la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont, amants diaboliques des « Liaisons dangereuses ». Le même vicomte écrira plus tard à sa victime, la présidente de Tourvel : «De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez l’hommage ? » Pas besoin d’un dessin pour comprendre ce que cet « hommage » veut dire. En ce dix-huitième siècle coquin mais attaché aux bonnes manières, le tout jeune chevalier des Grieux raconte à mots couverts son « union » avec Manon Lescaut : « Nous étions si peu réservés dans nos caresses que nous n’avions pas la patience d’attendre que nous fussions seuls… nous fraudâmes les droits de l’Eglise et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. »

Un siècle plus tard, les héroïnes de Stendhal et de Flaubert succombent à la tentation avec des mots tout aussi choisis. Le moment est suggéré de façon très elliptique dans «Le Rouge et le Noir » : «Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes. Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de madame de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu’il n’avait plus rien à désirer. » Entre les larmes et le «rien à désirer », entre l’intensité de l’attente et le vide succédant à l’acte, c’est toute la tragédie de Julien Sorel qui se noue. Avec Emma Bovary, on assiste presque à la scène : « Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. ».

Odette par David Richardson
Odette par David Richardson

Ces romans-là me font toujours rêver. Ils me guident sur les chemins qui emportent les personnages vers le moment où ils accomplissent leur désir fou et mes fantasmes font le reste. Aujourd’hui, ces quelques phrases qui en disent si long deviennent des pages et des pages de descriptions où se mêlent considérations érotico-philosophiques, précis d’anatomie et figures de gymnastiques. C’est d’une banalité !

Je préfère la façon dont Swann se sert des catleyas - il écrit le mot avec un seul t - pour «posséder » Odette. Depuis que, grâce à ces fleurs qu’elle portait sur elle, il avait pu caresser sa gorge, il répétait le même cérémonial. «De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant pas des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses, et, bien plus tard, quand l’arrangement des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique – ou d’ailleurs l’on ne possède rien – survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié ».

Baiser, faire catleya ou battre le briquet ?

Et savez-vous, pour parler comme Marcel Proust, quelle expression désignait «l’acte de la possession physique » au temps de la Révolution ? On disait «battre le briquet », expression qu’on retrouve dans la deuxième strophe de la chanson « Au clair de la lune » : «Va chez la voisine, Je crois qu’elle y est. Car dans la cuisine On bat le briquet ». On comprend dès lors pourquoi la chandelle est morte. Eh oui, la célèbre comptine qu’on chante à nos enfants appartient en réalité au répertoire érotique. On l’a oublié comme bien d’autres choses, tant s’appauvrit le vocabulaire à trop vouloir appeler un chat un chat.

Bernard Revel

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