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Publié par Chantal Lévêque

« Un passant incertain » de Jean-Yves Laurichesse

Editions « Le temps qu’il fait », avril 2017, 150 pages

Né à Guéret en 1956, Jean-Yves Laurichesse est professeur de littérature française à l’Université de Toulouse. Il est l’auteur de plusieurs essais de critique littéraire sur Jean Giono et Claude Simon notamment. « Un passant incertain » est son sixième roman. Les cinq précédents (« Place Monge », « Les pas de l’ombre », « L’hiver en Arcadie », « Les brisées », « La Loge de mer ») ont paru depuis 2008 chez le même éditeur.

Il y eut ainsi parmi nous un grand lecteur qui, comme le héros de ce « Passant incertain », aimait chiner dans les vieilles bibliothèques et les librairies d’occasion à la recherche d’anciens ouvrages où sommeillait peut-être une perle méconnue. C’est ainsi qu’il fit revivre un Pierre Benoît ou un René Benjamin, sur lesquels il aimait discourir, pour le meilleur ou pour le pire, mais toujours avec le sourire, sans jamais se prendre au sérieux.

Le narrateur de ce roman est un professeur de lycée nonchalant. Il aime lire jusqu’à pas d’heure et ne redoute ni la solitude ni les passages à l’acte singuliers. Il va donc s’approprier pour quelques sous un de ces vestiges du passé. C’était « un assez gros roman. Sa couverture avait pâli, son papier s’était piqué, ses coins écornés, sa tranche mal découpée et salie lui donnaient à la fois un aspect triste et banal. J’enregistrai mécaniquement le nom de l’auteur et le titre – Paul Monestier, LE PASSANT INCERTAIN – qui n’éveillèrent en moi aucun écho… Par habitude, je cherchai l’achevé d’imprimer : le quinze avril mil neuf cent trente cinq. » C’est une nuit blanche qui l’attend, tant il ne peut se soustraire au charme de sa lecture.

Et autant vous alerter, c’est un risque semblable que vous prenez en vous plongeant dans cette histoire à l’écriture précise, élégante et exigeante et où se mêlent intelligemment les évènements, l’analyse des sentiments, la perception des émotions, le rendu d’un paysage, la couleur du ciel et l’air du temps - passé et présent. Jean-Yves Laurichesse réussit avec simplicité et rectitude à nous emporter dans les pérégrinations de son personnage « en quête littéraire d’un talent oublié ». Il happe notre curiosité et avec son héros nous finissons par ne plus faire qu’un dans ses explorations.

Parce que, bien sûr, le professeur veut en savoir plus sur Paul Monestier. Son roman, à l’allure un peu kafkaïenne, a comme un goût d’inachevé : une ombre plane, tout n’est pas dit. Alors pourquoi n’y a-t-il pas eu de suite, pourquoi son auteur s’est-il ainsi volatilisé ?

Les recherches commencent, tout autant virtuellement que réellement. Il part en voyage. C’est un authentique pèlerinage littéraire. Il repère la ville où a vécu Monestier, visite ses villégiatures (tourner autour d’une vielle bâtisse « Style 1900 », toute abandonnée… au risque de se faire piéger (mésaventure dans laquelle se reconnaîtra plus d’un lecteur amoureux de son écrivain fétiche), retrouve quelques traces chez un libraire dont la nièce deviendra la pièce majeure du puzzle. Mais il serait préjudiciable au plaisir de la découverte d’en dire plus, bien entendu !

"Ce fut alors comme si les rayonnages autour de moi basculaient de toute leur hauteur, avec le poids de tous les livres accumulés, de toutes les pages écrites depuis l'invention du premier livre.

"Ce fut alors comme si les rayonnages autour de moi basculaient de toute leur hauteur, avec le poids de tous les livres accumulés, de toutes les pages écrites depuis l'invention du premier livre.

On découvre dans ce court roman un équilibre maîtrisé entre la qualité du style - au classicisme reposant, sans effet, sans esbroufe, un peu comme dans les anciennes fictions - le rendu précis du caractère débonnaire et idéaliste du personnage, les descriptions nombreuses mais jamais ennuyeuses des paysages tout autant citadins que campagnards, et surtout le rythme soutenu, sans temps morts, économe de toute bavarde digression, semblant condenser l’essentiel par l’usage des mots les plus justes. A cela s’ajoute la construction du texte très aérée - petits chapitres laissant beaucoup de blanc - offrant ainsi une avancée tranquille dans les pages.

Rien ne dépasse et l’ensemble réussit à créer une atmosphère palpable, accessible, presque familière. Un brin de nostalgie, quelque chose de mélancolique la caractérise, ainsi l’ambiance de cette petite préfecture où le temps ne semble pas avoir de prise. Un brin de folie douce aussi, comme elle peut quelquefois s’infiltrer quand la chaleur est étouffante ou, à l’inverse, quand la neige recouvre le pays d’un linceul blanc.

Intriguant, dépaysant, imprévisible : ainsi peut-on qualifier ce « Passant incertain ». Un mystère s’éclaircira peu à peu qui mènera son narrateur vers des mondes intérieurs méconnus. Cet ouvrage en deviendra comme l’aboutissement, la récompense, le graal enfin atteint ! Tout en lui respire l’amour de la littérature et Jean-Yves Laurichesse la magnifie dans ses personnages, dans ses lieux, dans son objet, dans ses tentatives… et tentations. Vivre par et pour la lecture et l’écriture, endosser à tort ou à raison le costume de celui qui écrit, imaginer des rencontres avec ces êtres de papier au détour d’un chemin, déformer la moindre conversation parce qu’à force de passer sa vie dans les livres, la vie même devient littérature… cela ressemble à une obsession et c’en est une dès lors que l’imaginaire littéraire prend le pas sur la réalité.

Une rare harmonie se dégage de ce récit, à laquelle ne sont pas étrangères, comme dans ses précédents romans, les influences de Claude Simon, Jean Giono et Richard Millet, sujets d’études de l’auteur.

D’une lecture tranquille et captivante tout à la fois ce « Passant incertain » vous fera certainement « passer » un excellent moment. Et bien évidemment, il reste à souhaiter à son auteur que son ouvrage ne se perde pas dans les arcanes du temps, à l’image de celui qui l'a inspiré.

Chantal Lévêque

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