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Publié par Vendanges littéraires

Un texte inédit d'Henri Lhéritier

L’Ordre de Marcel Arland (1899-1986). Gallimard, prix Goncourt 1929. Codirecteur de la NRF à partir de 1953, Marcel Arland fut élu à l’Académie française en 1968.

 

D'abord, l'ordre n'est pas quelque chose dont je raffole. Ce roman de Marcel Arland m'indispose dès son titre. La littérature, c'est le désordre. C'était affiche, tant pis pour moi. Pourquoi l'ai-je ouvert? J'aurais dû me méfier. Arland s'est flingué dès qu'il a trouvé son titre.

Le décor c’est l’après-guerre, celle de 14/18. En France le temps se décompte en guerres. Aujourd’hui, on pourrait croire par exemple que nous sommes au XXIème siècle, erreur, nous sommes avant-guerre.

Pour l’avoir préparé à outrance, Arland a manqué son livre. L’Ordre est trop ordonné. Ce n’est qu’un plan qui enfle, qui enfle aux dimensions d’un roman. Tout à coup l’auteur se dit, ce n’est plus un plan, c’est mon livre.

Oui, un roman rangé comme le placard à balais d’une ménagère maniaque. D’ailleurs ça ressemble plus à un placard qu’à un roman. C’est un roman qui aurait avalé un balai.

Pour un lecteur comme moi, la chose la plus délicieuse d’un roman ce sont les hésitations de l’auteur, c’est de sentir que celui-ci tourne en rond, avance, recule, soudain une phrase parfois simplement un mot lui ouvrent une voie où il s’engouffre et le lecteur s’y engouffre avec lui, la découvrant en même temps que lui, et ça recommence, hésitations, errances et hop ! un chemin se présente, il fonce. Cette liberté, ces hasards sont les indices d’un roman réussi.

Arland n’est pas un écrivain, c’est un adjudant d’intendance. Il n’hésite jamais, ne fait rien au hasard, il pèse les portions au gramme près, calcule les calories, les vitamines, il ne manque rien à ses préparations sauf le goût de l’inattendu. C’est un comptable capable de passer huit jours à chercher une erreur de deux centimes, qui croit avoir fait un exploit lorsqu’il la trouve et attend des félicitations : il a emmerdé tout le monde.

L’Ordre est l’histoire classique d’un jeune homme révolté, contre son frère, sa famille et sa fiancée. Il quitte son village et se rend à Paris où il s’aigrit en même temps qu’il devient un journaliste célèbre. Les tentatives de réconciliation familiale sont des échecs. Sa fiancée Renée est devenue la femme de son frère, lui-même devenu homme politique influent. Renée est la seule à comprendre le révolté et nous, ce qu’on a compris tout de suite, c’est qu’elle l’aime toujours. Un roman assez bancal, très conventionnel. Une première partie pas très bonne qui s’appelle L’Enjeu et une deuxième pas très bonne non plus qui s’appelle La Bataille. Le milieu journalistique n’est pas réaliste, le Paris de l’après-guerre manque à la fois de désillusion et de folie, les personnages sont esquissés, l’action fort prévisible et la fin est ridicule.

Et pourtant ce livre a eu le prix Goncourt en 1929.

Ils ont parfois été plus inspirés les Goncourt. Ce jour-là, le déjeuner chez Drouant n’avait pas dû bien passer, les œufs, peut-être, pas frais, ou bien le vin bouchonné ou d’un millésime catastrophique. Il suffit de peu pour juger de travers, la preuve que fais-je ?

Le meilleur de ce livre, c’est son corps. Mon exemplaire de la N.R.F. est un in octavo sur chiffon de Bruges, papier filigrané à la gerbe ( ?) au toucher plus érotique que la Renée, héroïne de ce roman et encore ai-je manqué un des trois cent vingt cinq exemplaires sur papier de Hollande Pannecoek, fameux sans doute celui-là, avec lui au moins j’aurais pu vivre une troisième partie de L’Ordre, L’Orgasme.

En lisant L’Ordre, je ne cessais de me dire, ce type, Marcel Arland est un gibier d’Académie française. Gagné ! Il en fut.

Je ne sais pas pourquoi il m’apparaît comme un des ces soldats, ni brave, ni intelligent, ni attachant qui se trouve placé dans des circonstances qui en font un héros malgré lui, alors il croit être un héros. Désolé, Marcel, c’est ainsi que je te vois.

Très peu pour moi, je préfère les lâches qui s’assument.

On n’est vraiment pas obligé de lire l’Ordre. Ni de me croire.

Henri Lhéritier

Dans le jardin de Gallimard. De gauche à droite : Benjamin Crémieux, Jacques audiberti, Jean Schlumberger, Ramon Fernandez, André Malraux, Jean Paulhan, Marcel Arland (années 1930).

Dans le jardin de Gallimard. De gauche à droite : Benjamin Crémieux, Jacques audiberti, Jean Schlumberger, Ramon Fernandez, André Malraux, Jean Paulhan, Marcel Arland (années 1930).

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