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Publié par Bernard Revel

Le vieux cimetière. Jules Roy repose sous la dalle blanche.
Le vieux cimetière. Jules Roy repose sous la dalle blanche.

La pluie se mit à tomber brusquement sur Vézelay. Nous venions d'entrer dans le cimetière et avions déjà trouvé la tombe où étaient gravés ces simples mots : « Georges Bataille 1897-1962 ». En courant nous abriter sous un grand arbre, de l'autre côté du mur, nous avons aperçu celle de Maurice Clavel. Je pensais au « Bleu du ciel ». Quelques jours plus tard en feuilletant le roman de Bataille, numéro 465 de la collection 10/18 que je n'avais pas rouvert depuis 1970, je tomberai sur cette phrase : « Le ciel était immense, il était pur, et j'aurais voulu rire dans l'eau. » Je retrouverai le passage où, dans la nuit de Trèves, il se laisse tomber avec Dorothea sur la terre « ouverte comme une tombe. » «Nous étions frappés de stupeur, écrit-il, faisant l’amour au-dessus d’un cimetière étoilé».

Aujourd'hui, le ciel est noir. Bataille, qui fut un scandale vivant, n'est plus qu'un nom à peine lisible sur une pierre grisâtre. De Maurice Clavel, il me reste ces mots lancés comme une gifle, à une heure de grande écoute, aux petits maîtres de la télévision : «Messieurs les censeurs, bonsoir ! » Dans ce cimetière sous la pluie, à l'ombre de la célèbre basilique vouée à Marie-Madeleine, le ciel est le seul à passer ses colères sur ceux qui eurent un temps pour aimer, souffrir, se battre et écrire. Sous leurs rectangles de béton, ils ne sont plus rien. Jules Roy qui, souvent, déambula parmi ces tombes en félicitant « les trépassés de la beauté qui les entoure, du ciel qui étincelle », les a rejoints un jour de juin 2000. L'auteur des « Chevaux du soleil » devenu le « barbare » de Vézelay a déposé les armes sur cette colline qui voit s'étaler le Morvan à ses pieds. Il y avait accompagné, quelques années plus tôt, Max-Pol Fouchet, poète révolté, homme de télévision libre comme il n'en existe plus, couché sous les herbes, enveloppé dans un drapeau rouge, « au bout du rocher battu par les vents » dominant le vieux cimetière qui dévale la pente avec ses tombes fracassées.
« Ma bien-aimée et moi serons plus bas », annonçait Jules Roy dans son petit livre, « Vézelay ou l'amour fou ». Il y est, sous une dalle blanche où, sans date ni citation, seul son nom est gravé. Il ne pleut plus et un peu de bleu se promène au-dessus des nuages. Les tombes de Jules Roy et de son voisin immédiat, un mécène nommé Zervos, sont les seules taches blanches délicatement posées dans un coin de cette partie pentue du cimetière abandonnée aux herbes et aux arbustes grimpant sur les stèles et les croix renversées.
Jules Roy qui venait pique-niquer ici avec sa femme, écrit : « Entre vivants, nous trinquons à des morts si anciens que leurs noms sont effacés, ou que la dalle de leur tombeau est fendue. Nous méditons sur le nombre des années où une pierre garde trace du ciseau d'un graveur. » Ils imaginaient Romain Rolland, autre écrivain ayant hanté Vézelay et enterré dans les parages, à Brèves, marchant sur leurs pas, dans les années 40, avec Ysé, dont Claudel avait fait l'héroïne de « Partage de Midi ». Elle a sa tombe ici, elle aussi, sous un rosier, avec ces mots gravés : « Seule la rose est assez fragile pour exprimer l'éternité». La pierre du cimetière n'exprime pour sa part que l'éphémère.
Dans les derniers mois de sa vie, Serge Gainsbourg avait élu domicile à l'Espérance, chez Meneau, le célèbre « trois étoiles » situé au bas de Vézelay. Le 31 décembre, il offrit un feu d'artifice à la population. Et Jules Roy qui lui rendait visite, se demandait pourquoi le chanteur, « cette vieille et merveilleuse crapule » était devenu, à son tour, « un adorateur de Vézelay, lui qui n'avait de sacré que la débauche et la luxure. » « Mais, se disait-il, sait-on pourquoi on aime, pourquoi on est là ou ailleurs, ou pourquoi on revient ? On est pris. Quelquefois, on en meurt. » Combien de temps une mémoire garde trace du sillon d'une vie ? Moins qu’une pierre une épitaphe.

Vézelay : au cimetière de la colline inspirée

Au fond du cimetière, contre un mur en partie écroulé, il a encore de beaux restes, C. Thisse (1793-1871), dont le profil gravé dans un médaillon de marbre arbore un sourire ironique sous une moustache en tablier de sapeur. Le soleil, la pluie, le gel prennent leur temps pour le plonger dans le néant. Ils ont tout de même réussi à effacer la première lettre de l'épitaphe inscrite sous son nom, si bien qu'on lit à présent : « Riez pour lui ».

Dans « Le bleu du ciel », devant le « spectacle obscène » de la guerre qui menace, Georges Bataille n'a pas d’autre réaction qu’un fou rire irrépressible : « Une hilarité me tournait la tête : j'avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire. »

Face à cette autre catastrophe qu’est la mort, quelle est la meilleure attitude ? Illustres ou non, à Vézelay ou ailleurs, les voix d’outre-tombe, avant de sombrer dans le silence et l'oubli, nous disent peut-être : « Riez pour nous ». C’est ce que faisait Jules Roy lorsqu’il venait au cimetière avec une bouteille de vin. Autant en profiter tant que nous sommes entre vivants.

Bernard Revel

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