Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Bernard Revel

Jean Soler : la violence des dieux « uniques »

Et si on lisait ou relisait Jean Soler ? Les ignobles attentats du 7 janvier, commis au nom de l’Islam par des fanatiques, s’inscrivent dans la logique d’une « violence monothéiste » dont l’ancien conseiller culturel en Israël revenu vivre dans son Roussillon natal a démonté les rouages. Sa trilogie « Aux origines du Dieu unique », fruit d’une étude minutieuse et lucide de la Bible, a été saluée par le philosophe Edgar Morin comme « un livre important et salubre, éclairant et nécessaire ». L’auteur de « Qui est Dieu » (2012) et « Le sourire d’Homère » (2014) ne cesse de montrer depuis, et c’est en cela qu’il dérange et provoque des réactions irrationnelles, que le malheur des hommes, hier comme aujourd’hui, vient du Dieu unique. Tel est le thème central de « La violence monothéiste », son livre le plus percutant, paru en 2009.

Jean Soler : la violence des dieux « uniques »

Jean Soler n’est pas croyant mais peu de croyants ont de la Bible une connaissance aussi profonde que lui. C’est donc en spécialiste qu’il se livre en premier lieu à une comparaison entre la conception du monde imposée par celle-ci et les civilisations chinoise et grecque, fondées sur le polythéisme. D’un côté, une religion où les contraires (le Bien et le Mal) sont incompatibles, de l’autre des modes de pensées où ils sont complémentaires, tels le yin et le yang chinois ou, en Grèce, le précepte du « rien de trop » qui privilégie la mesure, le milieu, le mélange. S’appuyant moins sur Platon que sur les sophistes, Jean Soler situe les fondements de la pensée grecque dans les écrits du grand philosophe du siècle de Périclès, Protagoras pour qui « l’homme est la mesure de toute chose ».

Ils ont inventé la philosophie, les mathématiques, fait avancer les sciences, la médecine, porté de nombreuses formes d’art à la perfection, et pourtant, les Grecs ont échoué. « Le monothéisme triomphant a laminé la culture grecque, note Jean Soler. Il n’a retenu que Platon, Aristote et les stoïciens, parce que, dans quelques passages lus d’une certaine façon, ils semblent annoncer la Vérité du Dieu Unique. Le libre exercice de la pensée en a été stérilisé pour un millénaire et demi. Jusqu’à la Renaissance. » Avec le christianisme, la vision de Jérusalem a remplacé la vision d’Athènes. Et cela a tout changé puisqu’à la « passion de connaître » cultivée par les Grecs a succédé « l’interdit de savoir » instauré dès les premières pages de la Bible. Faisant notamment un parallèle entre le grec ancien qui compte 120.000 mots et se prête aux analyses abstraites, et l’hébreu biblique qui en compte 8.000 et est essentiellement concret, Jean Soler conclut : « Le grec est une langue faite pour penser ; l’hébreu une langue faite pour croire. »

Jean Soler chez lui dans les Albères
Jean Soler chez lui dans les Albères

Dès l’origine, telle qu’elle est exigée dans la Bible, la croyance conduit à la violence. Le dieu Iahvé lance des anathèmes. Il ordonne au peuple juif qu’il a « élu » d’exterminer les Cananéens. A Jéricho, hommes, femmes, enfants et animaux sont massacrés au nom d’un dieu qui n’est pas encore le Dieu unique mais qui pratique déjà « l’exclusion radicale de l’autre ». Qu’ils soient réels ou imaginaires, les nombreux massacres collectifs décrits dans la Bible obéissent à la même logique totalitaire : un Dieu, un chef, un peuple. Et Jean Soler montre, à travers de nombreux exemples historiques, comment de l’anathème on arrive au génocide. Selon lui, tout repose sur ce qu’il appelle le « monobinarisme », c’est-à-dire la greffe du Dieu unique sur une pensée binaire comprenant un pôle positif (le Bien) et un pôle négatif (le Mal). En étant adopté par l’empire romain, le christianisme est devenu « une religion armée » et avec lui l’intolérance est arrivée au pouvoir. Toutes les religions « païennes » ont été anéanties. Le Dieu unique des catholiques aurait pu enfin triompher s’il n’y avait eu une « mauvaise surprise » au VIIe siècle : la révélation à Mahomet d’un autre Dieu « unique », Allah.

Le schéma de Jéricho a eu bien des occasions de se reproduire, des Croisades aux guerres de religion en passant par la conquête du Nouveau Monde. Jean Soler soutient que le « monobinarisme » a conduit à la Terreur révolutionnaire voulue par Robespierre lorsqu’il a imposé le culte de l’Être suprême, et qu’il a inspiré à la fois les idéologies marxiste et nazie. Il montre notamment, texte à l’appui, comment le livre de Hitler, « Mein Kampf », reproduit un « modèle biblique auquel il ne manque même pas Dieu. » Un modèle inusable, puisque c’est toujours au nom de la lutte du Bien contre le Mal que Bush et Ben Laden justifient leurs violences respectives, et que des innocents meurent chaque jour au Moyen-Orient et en Afrique. Au terme de cette plongée nécessaire jusqu’au plus profond de nos racines, Jean Soler enfonce un dernier clou : « L’ère monothéiste aura été une erreur de parcours dans l’histoire de l’humanité. » Sommes-nous prêts, enfin, à l’entendre ?

Bernard Revel

Tous les livres de Jean Soler sont publiés aux éditions de Fallois.

Commenter cet article

CL 09/02/2015 18:11

Dieu unique ou pas, ma première réaction suite aux « évènements » a été plutôt radicale, je l’admets : qu’on interdise toutes les religions !
Que chacun prie dans son coin un seul dieu ou mille divinités quelconques, et le monde ne pourrait que mieux s’en porter (sans jeux de mots).
Je ne suis pas le première à y avoir penser, je sais… j’ai lu quelque chose de la sorte quelque part, je ne me souviens plus où…
Parce que toute idéologie (si l’on estime que la religion en soit une) peut porter à l’extrémisme.
Il serait intéressant de connaitre l’avis de Jean Soler sur la question.