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Publié par Chantal Lévêque

Questions à Mireille Calle-Gruber

Mireille Calle-Gruber était à Rivesaltes samedi 5 octobre pour recevoir le Prix Jean-Morer 2013 des Vendanges littéraires. Elle a présenté sa biographie "Claude Simon. Une vie à écrire", à quelques jours du centenaire du grand écrivain. Elle dit dans cette interview tout ce qu'elle "doit" à l'homme et à l'écrivain. .

Mireille Calle-Gruber, comment êtes-vous devenue la biographe de Claude Simon ? Quel fut, dans votre parcours personnel, le point de départ de votre travail à son sujet ?

Cela s’est imposé comme une injonction intérieure : je dois écrire la biographie de Claude Simon. Je le lui dois. Et aussitôt le doute : serai-je à la hauteur de la tâche ? Celle-ci était d’autant plus ardue que Claude Simon a écrit tous ses romans « à base de vécu » et que son œuvre est tissée d’éléments autobiographiques et biographiques. C’était donc forcément une biographie d’écrivain qu’il fallait faire, c’est-à-dire le récit d’une vie indissociable du travail des formes d’écriture de l’œuvre. D’où le titre à double sens que j’ai choisi : « Claude Simon, une vie à écrire ». L’important dans tout cela a été le soutien de Réa Simon qui m’a donné accès à toutes les archives. Sans cette recherche documentée, je n’aurais rien fait de bon. Enfin, j’avais au Seuil une éditrice merveilleuse : Martine Saada y croyait et me témoignait sa totale confiance. Tous les éléments favorables étaient ainsi réunis. Toutefois, je me suis toujours dit, au cours de l’ouvrage, que je ne publierais que si mon travail était vraiment satisfaisant. Cela aussi je le «devais» à un écrivain aussi exigeant que Claude Simon.

Le point de départ a été bien sûr mon intérêt de longue date pour les écrivains contemporains, et en particulier l’œuvre de Claude Simon à laquelle j’avais consacré plusieurs publications déjà (j’ai entre temps édité les Œuvres Complètes de son contemporain Michel Butor à La Différence). Mais ce qui fut décisif, c’était l’accord que nous avons toujours eu avec Claude, partageant un même enthousiasme pour la littérature et pour certaines formes d’art. Surtout, il a toujours aimé ce que j’écrivais sur ses livres, au point d’exiger que soit publié avec ses Œuvres dans la Pléiade mon essai intitulé : « Le Récit de la description ou De la nécessaire présence des demoiselles allemandes tenant chacune un oiseau dans ses mains ». Enfin, notre amitié pendant les seize dernières années de sa vie, riche de rencontres informelles, me donnait de l’homme la perception d’une certaine vérité intime. Bref, il me semblait être assez familière de l’œuvre et de la personne pour m’engager, en tâtonnant, dans cette entreprise.

En quelles circonstances l’avez-vous rencontré la première fois ? Pouvez-nous nous en faire un portrait succinct ?

A la parution de L’Acacia, j’ai écrit un article que je lui ai envoyé et qu’il a beaucoup apprécié (nous avions déjà eu quelques échanges épistolaires auparavant). Il m’a invitée à venir lui rendre visite à Salses, c’était en juillet et pendant l’été j’habite également en Roussillon. La rencontre fut très amicale, entraînant aussitôt d’autres rencontres, aussi chez nous au Mas Simoun, en « voisins » : nous avions la même admiration pour les murs de vieilles pierres (mais cette concordance « Simon-Simoun» est un pur hasard).

Réa et Claude Simon avec Mireille Calle-Gruber au mas Simoun en 1993.

Réa et Claude Simon avec Mireille Calle-Gruber au mas Simoun en 1993.

Claude Simon était chaleureux et très généreux sous des apparences de réserve. Humble dans son travail d’écrivain, exigeant envers lui-même comme envers les autres, il était entier, avec un sens aigu de la loyauté et de la dignité. Impulsif, il réagissait vivement : capable de colères pour ce qu’il défendait, mais aussi d’enthousiasmes ; capable de s’émerveiller mais aussi d’être cruellement critique, ou encore de rire de bon cœur. Il était d’une étonnante jeunesse d’esprit, même à 90 ans. Il savait voir ; il savait vivre. Il était plein de vitalité.

Claude Simon a passé son enfance en Roussillon. Sa famille maternelle est originaire de Perpignan. Qu’est-ce qui l’amènera, un jour, à se définir comme un « anarchiste catalan » ?

Il s’était rendu en septembre 1936 à Barcelone, où il accompagnait Louis Montargès, responsable de la cellule communiste de Collioure et pêcheur de son métier. Barcelone était alors aux mains des anarchistes et Claude Simon, qui n’est resté qu’une quinzaine de jours, avait été bouleversé de découvrir le spectacle de la révolution, c’est-à-dire une société sens dessus dessous, où l’ordre n’existait plus. Il n’était qu’un observateur, et conscient de ce que ce mouvement allait avorter – son roman "Le Palace" est une magnifique description de la situation telle qu’il la vécut alors –, mais sa sympathie allait clairement aux Républicains. C’est en ce sens qu’il a pu se déclarer « un anarchiste catalan ». Il a noué, lors de la Retirada, de belles amitiés avec des réfugiés espagnols à Perpignan. Plus intérieurement, Claude Simon, je pense, avait un côté anarchiste : par son indépendance de pensée (hors de tout parti, de toute institution, de toute religion), par son anticonformisme et un sens exacerbé de la justice. C’était d’ailleurs un lecteur assidu du Canard enchaîné dont il aimait dire : « C’est le journal le plus sérieux de France ». Paradoxalement, ce n’est pas de sa famille maternelle catalane, bourgeoisie conservatrice et pieuse, qu’il tenait cette liberté intellectuelle, mais de sa famille paternelle, issue de la petite paysannerie du Jura. Il adorait ses tantes d’Arbois, institutrices, athées, républicaines dans l’âme. Il en fait de très beaux portraits dans « L’Herbe » et dans « L’Acacia ». « L’Acacia » raconte fort bien sa double généalogie contrastée, et la mésalliance sociale que représentèrent les noces de son père et sa mère à l’époque.

A ceux qui nous liront et qui jamais n’ont ouvert un de ses ouvrages, quel serait celui que vous conseilleriez ? Non pas selon une approche stylistique, mais plutôt de celle du romanesque, de l’intime, de la sensibilité.

Pour le plus romanesque, et d’une grande sensibilité, je dirais « L’Herbe », écrit en 1957-1958, à la mort de la tante Mie et dans l’émotion de son agonie. C’est un texte bouleversant, une « Vanité » et un hymne à la Création. Mais aussi je conseillerais « Le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque » (surtout si vous êtes à Perpignan), publié en 1957, et qui est le premier roman dont Claude Simon fut vraiment satisfait. Les personnages de ces livres ont un charisme rare, une émotivité sensuelle, à fleur de peau, une perception du plus menu vivant. L’événement, c’est le flux de la vie même dans ses intensités quotidiennes captées par l’écriture. Ensuite, ne viennent que des chefs d’œuvre. Par exemple, très émouvant aussi, « L’Acacia », dont la construction inorthodoxe fait se télescoper les guerres de 1914-1918 et 1939-1940 : la mort du père et la survie du fils ; les ruines et la jouissance du présent. C’est le roman le plus autobiographique avec « Le Tramway ». En fait, plus on lit ces livres et plus on y trouve, indissociables, beauté du style et hypersensibilité d’émotions chaotiques. Car l’un ne va jamais sans l’autre. Mon conseil, en fin de compte : ne se priver d’aucun livre ! se laisser aller à la phrase, on ne se perd jamais tout à fait, elles sont bien articulées… ou bien désarticulées ; accepter d’être débordé par une cascade de sensations. Et un beau jour, on lira « Les Géorgiques », somptueux, où tendresse et violence passent des alliances sublimes. Tous ces livres enseignent à regarder et à ressentir. C’est cela la marque d’un grand écrivain : il rend le lecteur à lui-même, à la propre connaissance de soi au monde.

Selon vous, quel héritage laisse-t-il ? Y a-t-il des hommes ou des femmes écrivains qui s’inspirent de son œuvre, qui prolongent ses recherches en matière d’écriture, tant sur le fond que sur la forme ?

Claude Simon a vécu la majeure partie du XXème siècle dont il a eu sa part de vicissitudes et de tribulations. Pour autant, il ne s’est jamais posé en témoin ni en maître-penseur ni en donneur de leçons ou d’héritage. Il n’a jamais prétendu apporter du sens, des justifications, une quelconque morale. Son œuvre nous laisse un monde, une vision du monde, à lire, à déchiffrer, à interpréter. Et une mémoire qui est une immense trame, fluctuante, à reprendre sans cesse. Tel ou tel écrivain dira son admiration pour Claude Simon, s’inspirera peut-être de sa manière de considérer la fonction de la littérature dans la cité, mais imiter, quel intérêt ? pour quel piètre « remake » ? Le grand œuvre est inimitable. Ce qu’enseigne Claude Simon, au contraire, c’est que chacun doit forger les formes de son ouvrage au présent de son écriture. Que chaque texte est une découverte si l’écrivain sait se laisser surprendre par ce qui arrive sur la page et qu’il n’avait pas programmé. Il enseigne que la langue travaille celui qui la travaille et l’enrichit de compréhensions inattendues. Davantage : que seul l’effort au style (comme dit Mallarmé), l’attention aux mots et à la syntaxe permettent que changent peu à peu les jugements, les vues, les mentalités. Qu’on écrit avant d’ « avoir des idées » et que c’est en cherchant à décrire notre sensorielle relation au monde que le roman s’élabore. Que rien, par suite, n’est illisible car tout est habitudes de lecture. Rien n’est illisible, tout est découverte.

Je crois pour ma part très fort à la puissance des lettres et des arts dans le façonnage de la vie privée et de la vie sociale. Et je citerai pour finir ces paroles de Claude Simon qu’il prononça lors d’une réunion des Nobel à Paris en 1988 et qui me touchent particulièrement : « Si les bienfaits des arts et des lettres apparaissent de façon moins immédiate (il n’y a pas, en effet, de « progrès » en art), l’homme s’est cependant modifié chaque fois qu’un peintre, qu’un sculpteur ou qu’un écrivain, eux-mêmes issus de la longue suite de leurs prédécesseurs, ont dit le monde d’une façon tant soit peu nouvelle : même l’illettré qui n’a pas lu et ne lira jamais Flaubert, Rimbaud ou Joyce ne vit pas aujourd’hui de la même façon que son semblable avant que ceux-ci apparaissent… »

C’est la foi en ce constant renouvellement que nous lègue Claude Simon, et la force de partir à notre tour à la découverte de configurations autres.

Recueilli par Chantal Lévêque

Questions à Mireille Calle-Gruber

Claude Simon et les peintres

Mireille Calle-Gruber participera également à la journée de rencontres consacrée à "Claude Simon et les peintres" qui aura lieu le samedi 12 octobre à l'auditorium du musée d'art moderne de Céret. Ci-dessous, le programme de ces rencontres organisées par le Centre Joë Bousquet et son Temps de Carcassonne et le musée de Céret.

(Pour toute demande d'information : Centre Joë Bousquet et son Temps, Maison des Mémoires, 53 rue de Verdun, 11000-Carcassonne. Tél. 04 68 72 50 83. centrejoebousquet@wanadoo.fr)

Questions à Mireille Calle-Gruber

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