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Publié par Bernard Revel

Jean-Paul Kauffmann : le promeneur de la Marne

"Remonter la Marne" de Jean-Paul Kauffmann (Editions Fayard, 260 pages, 19,50 euros)

Remonter une rivière jusqu’à sa source, non pas en naviguant mais en marchant, sac au dos, d’un pas de flâneur, et qui plus est la rivière Marne qui se jette dans la Seine aux portes de Paris, voilà qui s’appelle sortir des sentiers battus, et c’est bien dans le style de Jean-Paul Kauffmann, fort de l’incitation que lui fit Jacques Lacarrière à « inventer d’autres chemins ». Le promeneur de Sainte-Hélène, des Kerguelen et de Courlande nous surprend une fois de plus en traversant des lieux où personne ne va et où, par la seule grâce de son style et son don particulier de l’observation, il nous « transporte » en ouvrant, tel un Rousseau d’aujourd’hui, « les ailes de l’imagination ».

La Marne donc, du pont de Charenton au plateau de Langres. « Je me demande si cette idée d’aller à contre-courant ne traduit pas le désir inconscient de revenir en arrière, au début », écrit Kauffmann en passant, sans apporter de réponse. En tournant les pages sur ses pas, on a aussi l’impression de remonter le temps. Les paysages urbains, les bruits de moteurs l’accompagnent sans trêve dans les premiers jours, au moins jusqu’à Meaux dont la périphérie, « comme tant d’autres en France », est « travaillée sourdement par un pullulement de pancartes et de fanions publicitaires – toujours les mêmes – par des hangars maquillés en centres commerciaux. Images de naufrage et d’étalement sans retenue ». Son regard se détourne. Il a mieux à faire : vérifier si la Marne a toujours, comme le chantait Ronsard, ce « bras fourchu (qui) baigne les pieds de Meaux » ou bien penser, devant le tombeau de Bossuet, combien ses méditations sur la mort l’enchantent.

Il marche. Dix à quinze kilomètres par jour. Il n’est pas pressé. Il contemple. Il médite. Il se souvient. « J’essaie d’être un marcheur à la hauteur, parant aux embûches de la métaphore facile », écrit-il en se référant à son « ange gardien » Bachelard. Il prend le temps de rêver, d’écouter, de sentir. L’odeur de l’eau par exemple, « parfum violent, magnétique, peut-être le plus étourdissant des parfums ». Il assouvit son « goût pour la solitude, cette solitude voulue mais non subie, qui est un privilège ». Il fait des rencontres, quelques rares promeneurs, des paysans, des chasseurs, un chien. « Vous allez où ? » lui dit-on. « Vous êtes dans une propriété privée ! » le prévient-on. Alors, il explique, les voix s’adoucissent, se confient, le « courant » passe. Il croise aussi des « dissidents », des gens qui « vivent en retrait », esquivent le monde tel qu’il est, « refusent de faire partie du flux ». Il les appelle les « conjurateurs ». Il en est un lui aussi, à sa façon, irrésistiblement attiré par les « failles », les « interstices » qui lui permettent d’exercer « une résistance contre le temps présent ».

Parfois aussi il marche en « pilotage automatique », somnambule absorbé dans ses pensées « sans perdre de vue la rivière ». Alors, il se retrouve dans une autre Marne. Celle de la guerre avec son « vainqueur » Joffre, le taiseux qui, lorsqu’il ordonnait à ses troupes « de se faire tuer sur place plutôt que de reculer », ne parlait pas pour ne rien dire. Il rencontre aussi, à travers le temps, un autre pèlerin, Jules Blain, revenu après la guerre sur les lieux de son calvaire et éprouvant alors, du côté de Méry, « le mal de survivre ». A Château Thierry, il a rendez-vous avec Jean de La Fontaine « qui a si bien chanté la volupté, l’indépendance et l’oisiveté ». Il y rencontre un jeune agrégé qui se promène avec sa petite fille, parle littérature, visite avec lui la maison natale du fabuliste et continue son chemin de « pèlerin de la France cantonale ». A l’écluse de Dizy, c’est Georges Simenon qui l’attend. Il y écrit l’un de ses premiers Maigret, « Le Charretier de La Providence » à bord de l’Ostrogoth, bateau de pêche transformé en résidence.

A Dormans où Louis XVI a passé la nuit après son arrestation à Varennes, il retrouve un ami photographe qui vit dans les environs. Alors qu’ils dégustent un cigare, Milan - c'est ainsi qu'il l'appelle - décide de « faire un bout de chemin » avec lui. Ensemble, ils traversent Damery, Epernay, Aÿ, « authentique capitale de la Champagne » où sont nés vers 1670 « les premiers vins qui prirent mousse ». Mais que serait le champagne sans la Marne ? C’est à Cumières, « haut lieu du pinot noir »,« derrière les grands murs gris de la rue principale se cachent l’aisance et la gloire champenoises », qu’a commencé « la fortune » du « vin de Rivière » ou vin d’Aÿ qui sera appelé plus tard champagne, mot dérivé de campagne. « Pas de vignoble de qualité sans le rôle majeur de la batellerie », note Kauffmann.

Ils passent du vignoble aux céréales et se retrouvent devant une « immensité », la Champagne sèche et crayeuse où eurent lieu bien des batailles, la Marne étant alors la « frontière intérieure » dont la prise ouvrait la voie vers Paris. Ils passent d’une rive à l’autre, au gré des ponts, des chemins de halage, arrêtés par la contemplation d’un oiseau, la rencontre d’un pêcheur. Jean-Paul Kauffmann est intrigué par le « flux lumineux que la rivière répand alentour ». C’est « la rambleur », lui dit-on. Barbusse en parle dans « Le Feu ». Milan la décrit comme « une réverbération ôtant tout relief au ciel et au paysage ». C’est un moment insaisissable, sorte de Graal pour le photographe. Bientôt, Kauffmann poursuit seul sa marche, quitte la France des « Chien méchant », « Défense d’entrer » pour découvrir une France « hors service » où la population décline et vieillit dans des communes « démeublées » qui lui rappellent que le mot province vient du latin pro victis, pays vaincu. A Saint-Dizier, il est invité à descendre un bout de Marne sur un bateau à fond plat. Autre vision de la rivière qui, vue du dedans, n’est plus la même et le fascine. Il revient à Saint-Dizier par le train et continue sa marche jusqu’à la source. « Enfin, tu es là, semble-t-elle murmurer. Tu en as mis du temps ! » Pour toute réponse, il la recueille dans ses mains et s’enivre de son « goût étrange de menthe et de mousse ». Et nous, lecteur, dégustons ses mots comme un bon vin, ce vin, écrit-il citant Bachelard, qu’on boit « pour augmenter son être ».

Bernard Revel

Journaliste et grand reporter, Jean-Paul Kauffmann, né en 1944 dans la Mayenne, a été retenu en otage pendant près de trois ans au Liban. Il retrouve la liberté le 4 mai 1988. Il a publié "L’Arche des Kerguelen" (Flammarion, 1993), "La Chambre noire de Longwood" (La Table Ronde, 1997) qui a reçu le Prix Fémina essai, le Prix Roger Nimier, le Grand Prix Lire-RTL, le Prix Jules Verne et le Prix Joseph Kessel, "La Lutte avec L’Ange" (La Table Ronde, 2001), "31, allées Damour - Raymond Guérin 1905-1955 "(La Table ronde / Berg nternational, 2004). En 2002, il reçoit le Prix de littérature Paul Morand remis par l’Académie française. Dans "La Maison du retour" (Nil éditions, 2007), il évoque sa captivité et le douloureux réapprentissage d’une vie normale. En 2009 paraît chez Fayard, "Courlande".

Jean-Paul Kauffmann a été accompagné sur une partie de son parcours par son ami le photographe Gérard Rondeau à qui le livre est dédié. La couverture de "Remonter la Marne" est signée Gérard Rondeau qui a publié lui même dans un beau livre sa version photographique de "la grande rivière Marne" (éditions La Nuée Bleue).

Jean-Paul Kauffmann a été accompagné sur une partie de son parcours par son ami le photographe Gérard Rondeau à qui le livre est dédié. La couverture de "Remonter la Marne" est signée Gérard Rondeau qui a publié lui même dans un beau livre sa version photographique de "la grande rivière Marne" (éditions La Nuée Bleue).

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Caddie Chemla 25/09/2015 14:24

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Thanks for mentioning such important facts related to Jean Paul Kauffmann. I did not know about any of his contributions to the world and you have made it easy for me to know more about him through this post. Cheers.

Patrick Huet 25/08/2013 04:55

Vous avez raison, marcher le long d'une rivière c'est vraiment sortir des sentiers battus, dans tous les sens du terme. Et même au premier degré, car les chemins de halage ne sont pas forcément défrichés partout.

J'en parle en connaissance de cause, puisque j'ai longé entièrement à pied la Seine de la source à la mer en 2004 (776 km, eh oui !), ainsi que le Rhône en 1998, du glacier à la mer (812 km !).

Si pour la Seine, les chemins de halage étaient pour la plupart une merveille, le long du Rhône, c'était un peu plus "sportif". A un certain endroit, la forêt était tellement dense que j'ai déployé bien des efforts avant de pouvoir enfin me retrouver à l'air libre.

Cela dit, malgré les difficultés, j'en garde des souvenirs absolument fabuleux.
Patrick Huet
Ecrivain et fleuve-trotteur.

Didier 09/07/2013 10:00

Oui, oui, Bernard, quel beau livre! Envie d'emboîter le pas à ce flâneur-là. En avant, Marne!