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Publié par Bernard Revel

La métamorphose des invisibles

« Personne ne parlera de nous lorsque nous serons morts » de Gil Graff

Prix Vendémiaire 2014. Née dans les environs du Mans en 1962, Gil Graff vit depuis des années en Roussillon. Elle est l'auteur de sept romans dont "La stratégie du cochon" (Cylibrus, 2002), "Chronodrome" (Cap Béar, 2005), "Catalan Psycho" et "Céret noir" (Mare Nostrum, 2008 et 2011). Récemment créées, les éditions Ultima Necat (La dernière tue) sont établies à Perpignan.

(Editions Ultima Necat, Perpignan, 338 pages, 13 euros)

Un nom qui prête à confusion en ces temps où le genre fait débat. Gil Graff en joue. Elle n’est plus cependant un inconnue en Catalogne française où elle vit depuis près de trente ans. Ses précédents romans (« Chronodrome », « Céret Noir », « Catalan Psycho ») l’ont, en quelques années, fait sortir du lot des écrivains que le Roussillon inspire. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : le roman de terroir n’est pas son genre. Quel est-il, son genre ? Le roman noir, précise vaguement la quatrième de couverture de « Personne ne parlera de nous lorsque nous serons morts ». En fait, comme elle l’indique dans son blog, elle n’entre dans aucune catégorie : « Je ne suis pas un auteur qui s’approprie un genre. Je me reconnais peu dans le polar, je n’ai pas écrit que du trash, il m’arrive d’avoir des velléités de romantisme et de m’égarer pourtant dans l’anticipation, de commencer une « sociale fiction» et de flirter avec la science-fiction et j’aime bien parfois une touche de surnaturel dans le quotidien ». Gil Graff a raison. La littérature n’a que faire des étiquettes, elle les absorbe toutes. Son dernier roman le prouve. Il s’impose comme une des œuvres littéraires les plus fortes qu’ait produites depuis longtemps l’édition régionale. Il suffirait que la critique parisienne daigne regarder de ce côté-ci du Sud pour qu'il trouve l'audience qu'il mérite.

La métamorphose des invisibles

Sous un titre à rallonge qui n’éclaire guère son contenu - ce qui n’en fait pas forcément un mauvais titre - Gil Graff réussit à donner vie et épaisseur à des marginaux, des « invisibles » condamnés à l’oubli qui ont pourtant marqué de leur empreinte la traversée du siècle. Rémo Valdi est au cœur du récit. Ce bel adolescent homosexuel arrivant à Perpignan à la fin des années trente devient le déclencheur d’une aventure qui réunit, à la vie à la mort, une « gueule cassée » de la guerre de 14, des lesbiennes, des féministes, des clandestins, des orphelins, tous pris dans un maelström de sentiments où l’amour, la tendresse, la violence, la solidarité, la jouissance et l’égoïsme portent en germe le bonheur et la tragédie.

Cette histoire raconte la métamorphose des laissés pour compte. Réunis par le hasard, Rémo, « inverti » qui vend son corps, Victor, « monstre » qui s’est exclu de la société des hommes, Maria, femme battue par son amante, passent de la condition de solitaires montrés du doigt à celle de compagnons portant secours à plus démunis et plus malheureux qu’eux. Leur « vocation » ne naît pas spontanément. Ils connaissent le doute, le découragement, la tentation de tout laisser tomber. Mais portés par les autres, ils continuent à bâtir leur œuvre au milieu d’un monde hostile. Leur chemin passe par la frontière espagnole où, submergés par le flot misérable de la Retirada, ils tentent de soulager la souffrance de quelques femmes et enfants, et les conduit dans un mas isolé du Vallespir qu’ils transforment en une sorte de succursale de la maternité suisse d’Elne (voir en fin d'article le lien sur le site internet).

Le récit qui dans les premiers chapitres peine à trouver son rythme malgré quelques scènes-clés - entre autres l’agression de Rémo par son client, un certain Monsieur Robert qui écrit dans un journal antisémite parisien - prend toute son intensité dramatique dans sa seconde partie. Avec un réel talent pour restituer des situations spectaculaires, Gil Graff plonge le lecteur dans « la mer grouillante » de l’exode républicain et dans la « grande vague boueuse » qui engloutit, lors de la crue de 1940 appelée l'Aïguat, une mère et son bébé que Rémo tente de sauver.

Que deviennent les héros, du moins ceux qui survivent ? Le récit est entrecoupé de chapitres qui décrivent Rémo et Maria à la fin de leur existence, en 2002. Englués dans leurs misères physiques et mentales, ils trouvent un soutien auprès de solitaires d’une autre génération. Mais malgré ce réconfort, c’est le désespoir, peu à peu révélé, qui les mine et qu’ils emportent avec eux quand, irruption du surnaturel dans la grise réalité, une petite lumière s’allume au-dessus du frigo.

Âmes sensibles, s’abstenir. Si Gil Graff met une pincée de romantisme dans la tête de ses personnages qui sont tous plus ou moins fleur bleue, elle ne nous épargne aucun détail sur leurs manies, leurs arrière-pensées et les sales choses de leur intimité physique ou mentale. Qu’elle s’enfonce dans les plaies et les vices ou s’élève jusqu’à la pureté des grands sentiments, sa plume dissèque les êtres sans concessions pour traduire au mieux leur complexité. On pourrait lui reprocher de promener une loupe trop grossissante sur des détails peu ragoûtants, la morve, la bave, la merde, le sang. Son parti pris est de tout dire et elle s’y tient froidement jusqu’à l’outrance. Les scènes d’amour entre hommes sont décrites avec des mots crus et force détails. Peut-être Gil Graff en fait-elle trop ? A la manière d’un Marcus Malte, elle ne craint ni de déranger ni de choquer. Son roman est le cri de ceux qui ont souffert, toute leur vie durant, de l’intolérance des « normaux ». Ceux dont personne ne parle lorsqu’ils sont morts.

Bernard Revel

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Chantal L. 19/02/2014 15:42

Roman épicé, roman gay (dans l’air du temps, il y a un récent Monde des livres dédié à la cause… publications à l’appui), « transgenre » on dit maintenant, parait-il… mais pas très gai… Mais tout le monde le sait, la littérature se nourrit souvent de fortes émotions, et là c’est un peu du tragique, du noir - mais avec un paquet d’humanité, aussi.
Roman au ton caustique, qui ne pardonne rien à la décrépitude de la chair, à l’intolérance, aux horreurs de la guerre.
Il y a du sexe en veux-tu, en voilà… Mais pas du tendre, et côté homo. On ne peut pas dire que ça émoustille, mais ça fait peut-être son effet chez le lecteur ou la lectrice du genre. Faudrait vérifier !
En tous cas, je ne l’ai pas lâché dès que je suis entrée dans ce monde-là. Elle a un style tellement fluide (pas de la grande littérature, mais quelques passages qui sont vraiment bien écrits), que jamais on ne perd le fil. Et l’histoire est bien ficelée… Et puis ça se passe à Perpignan, dans la région, il y a de l’Histoire, de la réflexion sur le monde d’aujourd’hui… mais tout en finesse, sans appuyer dessus.