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Publié par Bernard Revel

« Toujours cette porte dans ma tête » d’Agnès Sajaloli
Balzac éditeur, 120 pages

Avoir deux ans en février 1939, être emportée par le flot de la Retirada et se retrouver dans un camp à Perpignan, cet épouvantable camp des Haras tombé dans l’oubli mais considéré comme « le plus sale de tous », avoir vécu dans une écurie surpeuplée, bruyante, au milieu des pleurs et des cris d’enfants, dans de la paille grouillant de parasites et empestant le purin, on pourrait croire qu’à cet âge-là on n’en garde aucun souvenir. Augustine Biosca témoigne du contraire. Il ne s’agit certes pas de détails précis. Elle ne sait même pas combien de temps elle est restée dans cet enfer. Mais des impressions restent gravées en elles : l’odeur, les pleurs, la peur, la chaleur de sa mère qui la serrait toujours dans ses bras et soudain, brutal sevrage, son absence. Augustine a aujourd’hui 85 ans. Elle s’est confiée à Agnès Sajaloli, ancienne directrice du Mémorial du Camp de Rivesaltes, qui a pu mesurer combien cette souffrance subie si tôt a marqué toute sa vie. C’est ce que raconte avec une simplicité qui le rend poignant ce « livre à deux voix ».

Le parcours d’Augustine, depuis le camp jusqu’à aujourd’hui, Agnès Sajaloli l’imagine comme une succession de portes qui déterminent son évolution selon qu’elles s’ouvrent ou restent fermées dans sa tête. Au traumatisme de la séparation, s’ajoutera, lorsqu’elle retrouvera ses parents revenus trois ans plus tard du camp d’Argelès, celui du silence. Ni la mère qui fut pourtant « l’amour de sa vie » ni le père trimant « jusqu’à plus soif » n’ont jamais raconté ce qu’ils ont vécu. Ils ne lui ont transmis que leur humiliation, leur honte, leur tristesse, signes extérieurs d’un refoulement qu’elle n’a jamais pu ou voulu briser et qui rejaillira longtemps sur son propre comportement, comme si la Retirada - ce mot qu’elle a en horreur - était gravée dans ses gènes.
De leur passé, il ne restait que trois photographies. « Elle ne saura jamais rien des lieux où elle est née, où elle a prononcé ses premiers mots, où elle a marché pour la première fois. Elle ne verra jamais le visage des membres de sa famille restés en Espagne ».
La honte l’a poursuivie à l’école avec son mauvais français et ses manières de pauvre « Española de mierda ». Pourtant, elle fut une bonne élève et obtint son certificat d’études, franchissant ainsi la porte du savoir pour devenir une couturière très appréciée à Perpignan. Elle connut ainsi, dans l’insouciance de la jeunesse, une reconnaissance professionnelle. Mais elle mit plus de soixante ans avant d’ouvrir la porte de la mémoire en racontant son parcours à une classe de collégiens.
Avec ce récit admirablement tissé par Agnès Sajaloli, c’est une femme accomplie qui, en ajoutant du sens à sa vie, franchit une nouvelle porte.

Bernard Revel

Photo du haut : Augustine Biosca aujourd’hui, en compagnie d’Agnès Sajaloli.
(Photo Nicolas Parent, L’Indépendant).
 

Ancienne directrice du Mémorial de Rivesaltes, Agnès Sajaloli est comédienne et metteur en scène. 
(Photo ci-contre).

 

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