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Publié par Henri Lhéritier

Dickens est nouveau ce matin

"De grandes espérances" de Charles Dickens

Première parution en 1860 (titre original : Great Expectations)

A la lecture des « grandes espérances », nous ne craignons pas d’affirmer, à la manière de Péguy (« Homère est nouveau ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal d'aujourd'hui ») : Dickens est nouveau ce matin, et rien n’est peut-être aussi vieux que les romans de la rentrée littéraire.

Dickens est nouveau ce matin

Je me revois en classe, confronté à un problème de robinet (je veux parler d’arithmétique), le laissant couler et remplir à ras bord une baignoire tandis que je feuillette sous le pupitre et sur mes genoux De grandes Espérances ou David Copperfield. En lisant Dickens, ma baignoire déborde et je retrouve les émotions de l’enfant.

Extirpés du royaume de l’enfance, les livres qu’on a lus perdent de leur intérêt. L’apprentissage de la lecture, la découverte des affects artistiques sont une façon de grandir. Confrontés aux grandes découvertes littéraires que la vie nous réserve, très souvent ils ne tiennent plus le coup. On fait semblant d’y trouver de l’émotion, une sorte de nostalgie puis au bout de quelques pages, il faut se rendre à l’évidence, c’est notre enfance que l’on regrette et non les livres qui l’ont peuplée. Les romans de Dickens, eux, ne cessent de grandir. Magistral écrivain !

Seuls des Anglais peuvent faire côtoyer harmonieusement le drame, le réalisme, l’onirisme et la bouffonnerie. Shakespeare a ouvert la voie, Dickens s’y balade avec une grâce à la Mozart, sûr, il y a du Wolfgang chez ce type. Tout paraît si facile.

Existe-t-il un écrivain français contemporain ou incontemporain capable de ça ? Je n’en connais aucun. Mais on peut m’en présenter, si on veut. Pourquoi la littérature en France est-elle si cloisonnée ? Et si souvent empreinte de tristesse, de sérieux, de componction, une littérature de chanoine dépressif. C’était fatal, elle devait nous conduire tout droit a l’autofiction. Tant pis pour nous !

L’autofiction est une effroyable mélasse. Les types s’ennuient en faisant l’amour, les femmes pensent à autre chose pendant les fellations biquotidiennes, on déteste son père, sa mère, ses enfants, on les viole, je ne sais pas bien dans quel ordre, on ne boit pas de vin, lorsqu’on en boit c’est rarement du bon et en tout cas c’est toujours trop, l’alcool a un goût amer, les cigarettes aussi, le banquier n’est jamais content, on n’arrive pas à écrire un seul mot. Bref le code civil est plus drôle que l’autofiction.

M. Pumblechook, Pip et Mrs Joe.
M. Pumblechook, Pip et Mrs Joe.

Les éléments autobiographiques de Dickens dans De grandes espérances, quel art à côté de la bouillabaisse frelatée de l’autofiction. Pourtant c’est tout aussi noir, les quais de Londres, les taudis, les geôles, la justice intraitable, les hommes de loi pourris, les forçats…, le génie de Charles c’est de donner de l’allégresse à cette noirceur grâce à son rythme, sa créativité, sa spontanéité et son étonnante aptitude à croquer un personnage ou une scène en quelques traits fulgurants.

Dans De grandes espérances, cet art est porté à son optimum. Comment oublier la pâleur et la neurasthénie de Miss Havishaw, cristallisée dans une maison immense et des bâtiments industriels à l’abandon qu’un drame ancien a définitivement figé, les caprices d’enfant gâté d’Estella, la resplendissante Estella, la façon de Jaggers, le tuteur de Pip (le héros de cette histoire), de se tenir debout le dos à la cheminée, la modestie de Joe le forgeron, la fatuité repue de Pumblechook ?

Pip et Joe
Pip et Joe

Et l’humour, l’extraordinaire humour allant jusqu’au non sens :

Herbert, l’ami de Pip : « A deux heures du matin, il était à nouveau si désespéré qu’il parlait d’acheter un fusil et de s’en aller en Amérique dans le but général de contraindre les buffles à faire sa fortune ».

Et leurs préceptes d’économie domestique : la marge.

"…si nous supposons que les dettes de Herbert montaient à cent soixante quatre livres, quatre shilling, deux pence, je disais : « laisse une marge et inscris deux cents ». Ou si nous supposons que mes propres dettes étaient quatre fois plus élevées, je laissais une marge et inscrivais sept cents livres. J’avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge, mais je suis forcé de reconnaître qu’en regardant en arrière ce fut un procédé coûteux. Car nous contactions immédiatement de nouvelles dettes pour remplir la marge et parfois entraînés par le sentiment de liberté et de solvabilité qu’elle nous donnait, nous la dépassions si bien que nous nous trouvions en présence d’une autre marge".

Moi, je laisse une marge pour mon admiration à Dickens et je la remplis aussitôt, pour lui je cours de marges en marges.

Magwitch le forçat
Magwitch le forçat

Dix ans après les Illusions perdues de Balzac (tiens voilà un autre grand), avec De grandes espérances, Dickens réinvente, à l’anglaise, la figure du forçat et de son protégé. Pip, ici, est aimé par Provis, bagnard évadé ayant fait fortune aux antipodes, comme Vautrin, criminel recherché, veillait avec passion sur Lucien de Rubempré. Des romans d’initiation : comment entrer dans le monde en partant de rien ? Les deux forçats rejetés par la société nourrissent des ambitions identiques pour leur poulain : monter le plus haut possible. Comme s’ils pouvaient à travers eux assouvir une vengeance, donner une légitimité sociale à leur passion trouble et plus encore retrouver une place dans la société.

Le constat de ces deux puissants romanciers est le même (mon Dieu ! combien ont-ils créé de personnages, combien de scènes ont-ils décrites, à eux deux ils pourraient aisément repeupler une ville moyenne comme Montauban), la société est ignoble, pourtant il importe plus d’y entrer que de la changer. La transformer est une illusion, il faut la prendre à bras le corps

Il existe une grande proximité dans les titres de ces deux romans, Balzac appelle illusions ce que Dickens nomme espérances .

N’est-ce point là que réside leur différence ? Les illusions sont des espérances dévoyées. Malgré la très noire ambiance des Grandes espérances, la liesse narrative de Dickens illumine le roman d’un optimisme fondamental. Chez lui il y a toujours un espace pour la rédemption. En revanche, le monde plus brillant, plus policé et apparemment moins cruel de Balzac conduit irrémédiablement au désastre.

Devant ces deux génies de la littérature, l’un avec sa vivacité de gamin conservée même au travers de sa gloire et de son exceptionnelle réussite, l’autre avec sa colère rentrée pour ses cuisants échecs commerciaux et littéraires, on est saisi d’autant de respect et d’admiration que devant Mozart et Beethoven.

Henri Lhéritier

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Bernard 06/09/2014 09:45

L'illustration de tête est une aquarelle de l'artiste victorien Robert William Buss (1804-1875). Elle a pour titre : "Dickens Dream".

CtL 05/09/2014 02:57

S’il y a un auteur contemporain que je pourrais vous présenter, qui soit à la hauteur de Dickens, je crois bien que c’est Donna Tartt. La bouffonnerie peut-être en moins. Dommage qu’elle ne soit pas française. De l’allégresse dans la noirceur, il y en a tant et plus, dans Le Chardonneret… Surtout de l’allégresse à tourner les pages : on est littéralement pris en otage par l’écrivain. Quant aux personnages : entre la famille Barbour, Boris le russe, Hobbie le vieil antiquaire et Pippa dont tombe amoureux Théo l’orphelin : ils ont autant d’épaisseur que ceux de ces deux grands écrivains du XIXème…C’est noir, mais c’est beau !

Belle illustration ! De qui donc est la première ?