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Publié par Bernard Revel

« Ce qu'on a à l'intérieur dans la tête et partout, le mal, y faut qu' ça sorte... » ("En crabe")

« Ce qu'on a à l'intérieur dans la tête et partout, le mal, y faut qu' ça sorte... » ("En crabe")

L’écrivain allemand Günter Grass est décédé lundi 13 avril à l’âge de 87 ans dans une clinique de Lübeck. Lauréat du prix Nobel en 1999, Günter Grass était l’écrivain allemand de la seconde moitié du XXe siècle le plus connu à l’étranger. Depuis la publication en 1959 de son chef-d’œuvre, Le tambour, un succès planétaire adapté au cinéma par Volker Schloendorff, qui reçut la Palme d’Or à Cannes et l’Oscar du meilleur film, il a constamment porté un regard sévère sur son pays, au passé comme au présent. Sans s’épargner lui-même.
Oskar, l'enfant du "Tambour".
Oskar, l'enfant du "Tambour".
« Celui qui fut sculpteur avant d'être écrivain, bacchantes fournies, bagouze à l'index et pipe au bec, avait quelque chose de breughélien, écrit Didier Pobel dans son blog. À travers ses lunettes demi-lunes, il n'eut de cesse d'interroger le crépuscule d'un temps naufragé dont il fut un rescapé, avec une hargne qui n'excluait pas la honte ».
En 2006, il révèle dans son livre autobiographique, Pelures d’Oignons son enrôlement en 1944 dans la Waffen-SS. Il avait 17 ans. « Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté et personne n’a pu l’alléger. »
Günter Grass, fin d'une histoire allemande

En 2002, Günter Grass publie « En crabe » (éditions du Seuil) qui a inspiré cette chronique.

La marche du crabe

L'autre jour, j'ai dû lutter contre le vent pour arriver à faire le tour du lac. Les rafales qui me poussaient dans une direction m'obligeaient à faire des efforts dans l'autre. Je marchais en zigzag tel un homme ivre. Je n'allais pas droit au but, comme on dit, et pourtant, le but, je l'ai atteint. Mais peut-on parler de but lorsqu'on n'a fait que revenir à son point de départ ? Mon but, c'était la marche, pas autre chose.

La vie, c'est pareil, on ne la construit pas sur des échéances, bac, mariage ou retraite. La mort tapie au bout du chemin ne m'intéresse pas, c'est le chemin qui m'intéresse. Et je me rends compte, en regardant en arrière, un peu comme si, d’un œil de Sioux, je relevais la trace de mes pas sur le chemin du lac, que j'ai toujours marché en étant ballotté par des vents contraires.

Je me vois, comme le personnage du roman de Günter Grass, « traverser le temps en oblique, un peu à la manière des crabes, qui simulent la marche arrière en partant de côté, mais qui avancent assez vite. » Sur le moment, cela n’apparaît pas. Le présent semble fait de petits bouts qu'on enfile comme des perles, l'un après l'autre. Chaque chose en son temps, dit-on. Mais c'est faux ! Dans mon passé, tous les possibles s'y trouvent, ce que je fus, ce que je fis, ce que je pensai, ce que les autres furent, firent et pensèrent, ce que j'attendis et ce qu'ils espérèrent, ce que je perdis, ratai et ce qu'ils refusèrent. Pour franchir tout cela, j'ai dû en faire des pas de côté, en avant, en arrière, des faux pas, du surplace. Un vrai danseur de tango. Un vrai crabe.

Et puis, il m'est arrivé de trébucher, d'être à genoux, de m'étaler. Tout cela se passe simultanément. On peut m'avoir vu debout alors que dans ma tête j'étais à plat ventre. Et quand je donnais l'impression d'avancer, de foncer pour obéir à quelque volonté extérieure, je savais bien qu'au fond de moi j'étais en marche arrière.

Quel enchevêtrement, la vie ! Aucun livre ne peut jamais l'enfermer complètement. Même Proust n'a pu y parvenir. Il y a toujours des choses qui échappent aux mots.

Peut-on même raconter une page d’histoire, comme on dit ? Günter Grass sait bien que non. C'est pourquoi, dans son livre, il marche en crabe vers son sujet. Ne pouvant se mettre dans la tête de ceux qui l'ont vécu, il tourne autour. Le naufrage du paquebot allemand Gustloff torpillé pas un sous-marin soviétique dans la mer Baltique, le 30 janvier 1945, quelques jours après la libération du camp d'Auschwitz, est-il racontable ? Ce fut avec environ 9000 morts dont 4000 enfants (six fois plus de victimes que le Titanic), la plus grande catastrophe maritime de l'histoire. Comment décrire la peur, les cris, l'horreur et construire un monument à cette souffrance alors qu'au même moment, partout, l'Europe est à feu et à sang ?

Günter Grass, fin d'une histoire allemande

« Ce qui se passait à l'intérieur, les mots ne peuvent le dire », reconnaît Günter Grass qui reste à distance du bateau en perdition. Il crée tout autour une histoire, entremêle quelques destins, invente des personnages pour remonter vers ceux qui ont existé. Il délègue la fiction vers une réalité qu'il ne peut approcher. Il ramasse ainsi dans le filet de ses mots une part de vérité et la sort du silence où la tenait un peuple qui, comme le Gustloff, avait fait naufrage et ne voulait plus savoir.

« Ce qu'on a à l'intérieur dans la tête et partout, le mal, y faut qu' ça sorte... » dit une rescapée du drame. Que cherche-t-on dans le fouillis de la mémoire, sinon ce qui nous fait mal aujourd'hui encore ?

Autour du lac, l'autre jour, ce qui me gênait le plus finalement, ce n'était pas la tramontane mais le caillou qui, depuis un bon moment déjà, s'était glissé dans ma chaussure. Je me suis assis. J'ai pris le temps de me déchausser. J'ai chassé l'intrus et quelques brindilles. Et j'ai repris, plus léger, ma marche en crabe.

Bernard Revel

(Extrait du « Journal de la pluie et du beau temps », éditions Trabucaire, 2005).

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Didier 22/04/2015 22:29

Regrets, bien sûr, de ne pas l'avoir rencontré... Mais nous aurons tout fait pour, je crois.

CL 16/04/2015 01:57

Conversations dans les volutes de fumée entre Günter et Bourdieu qui viennent de s’achever sur Arte ! Comme dit notre regretté dinosaure, jamais on ne pourra les entendre à une heure de grande écoute.
Schade !
Là, en 99, il se demandait s'il y en aurait, des héritiers des Lumières, pour "ouvrir leur gueule" dans les temps à venir ! Je ne les vois pas se pousser au portillon, effectivement...