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Publié par Bernard Revel

Vide-grenier

Soudain, ma rue si calme fut envahie par un cortège vrombissant de voitures qui montaient sans gêne sur le trottoir pour se garer. J’ai d’abord pensé à quelque visite officielle d’un de ces personnages dont l’importance se mesure à son souci d’être, en toute occasion, au-dessus des lois. Rien de tel pour me mettre de mauvaise humeur. A sept heures du matin, je dois dire, je n’étais pas encore bien réveillé. Sous l’effet brûlant d’une tasse de thé, les brumes se dissipèrent jusqu’à ce que m’apparaisse la cause du remue-ménage. Sur un écran lumineux comme il y en a partout maintenant dans le moindre patelin pour nous dire que nous sommes jeudi et que nous fêtons la saint-Glinglin, j’avais vaguement lu que tout près de chez moi aurait lieu dimanche un vide-grenier. Eh bien, nous y étions. Sans hésiter, je décidai d’aller voir. Je dois avouer à ma grande honte que j’étais sans doute le dernier citoyen de notre beau pays à n’avoir jamais mis les pieds dans ces espaces de libre entreprise où n’importe qui peut vendre n’importe quoi. Il était temps que je franchisse le pas. J’ai donc suivi le flot ininterrompu des arrivants, croisant des gens qui repartaient après avoir, à en juger par leurs bras chargés, déjà trouvé leur bonheur. Mon chemin aboutissait à une esplanade en surplomb qui offrait une vue générale sur la manifestation. Je fus impressionné par son étendue et par la foule qui s’agglutinait autour des nombreux stands. Il ne me restait plus qu’à entrer dans la mêlée.

Vide-grenier

Et je suis allé d’un étalage à l’autre, peu attiré, à vrai dire, par ces amas d’objets, de vêtements, de chaussures, de jouets, doutant, sous le soleil qui commençait à taper, de pouvoir aller jusqu’au bout du parcours. J’étais surtout intéressé par les livres. Il y en avait par ci par là, leur exposition reflétant en quelque sorte la considération que leur portaient ceux qui les vendaient. J’en voyais qui étaient bien alignés sur des tables, d’autres qui, coincés dans des cartons, n’incitaient guère à leur découverte, d’autres enfin, souvent en piteux état, qui étaient carrément étalés sur le sol et parfois piétinés par des enfants. Cela m’a rappelé le passage d’un livre, « A la demande générale » d’André Blanchard, bien rangé dans ma bibliothèque celui-là. Il y est question de la hiérarchie qui s’est instaurée dans les vide-greniers. « Sur les étals, écrit Blanchard, bibelots et camelote ; par terre, en vrac comme si on avait vidé la poubelle, les livres. Devoir se mettre à genoux afin de fouiller parmi ces déchus revient à schématiser l’envie qui nous prend : demander pardon. Et en acheter, c’est l’être, pardonné ». Mais acheter quoi ? Tant de Guy des Cars, de Danielle Steel, de Marc Lévy, de Barbara Cartland pour si peu d’Autin-Grenier, de Ribas, de Gorsse, de Pobel, que sais-je ? Je fouille, debout, courbé, à genoux à la recherche de l’oiseau rare. Un Blanchard, pourquoi pas ? Je m’aperçois que je n’ai que trois euros en poche. Après avoir passé au peigne fin quelques-unes de ces petites librairies hétéroclites où un traité d’astrologie voisine avec un tome cinq des œuvres complètes de Balzac, les reins en compote, je renonce.

Je me contente de marcher et de laisser mon regard aller d’un moulin à café d’autrefois à une vieille girafe en peluche au cou râpé, d’un Bouddha impassible à une bicyclette en assez bon état. J’observe les visages, je note dans ma mémoire des bouts de conversation volés au passage. « Quoi, tu oses vendre ça ? » C’est une jeune femme qui s’en prend ainsi à sa mère. Le « ça » en question est une espèce de fourrure marron foncé comme en portaient les vieilles autour du cou dans le temps. J’aperçois la tête de la pauvre bestiole sans pouvoir l’identifier. « Tu n’as pas honte ? » insiste la fille indignée par le sort qui est fait à cette relique d’une proche aïeule sans doute. Dans les vide-greniers, on lave aussi son linge sale en public. Ailleurs, une dame confie à sa compagne qu’avec toutes ces têtes patibulaires qui tournent autour d’elles, on ne se sent pas en sécurité. Fait-elle allusion à moi ? Je préfère m’éloigner. Pendant que je fouille dans un lot de livres de poche à un euro, j’ai droit à l’histoire du pauvre Henri que le vendeur raconte à un collègue : « Henri, tu l’as connu. Tous les matins à cinq heures il était là. Il prend sa retraite à 60 ans, met ses affaires en ordre et, trois semaines après, on le retrouve mort ». « Ah, merde », dit l’autre. J’ai failli le dire, moi aussi.

Je commence à avoir mal aux pieds. Le surplace, ça fatigue. Je marche un peu plus vite et passe à côté d’une bonne affaire sans doute. Mon rêve : une édition originale du Journal littéraire de Léautaud à trois euros. Pour ce prix, un type me propose « La bicyclette bleue » de Régine Desforges. Je n’en veux pas. Je suis deux jeunes mamans qui, avec leurs poussettes, me frayent un passage dans la foule de plus en plus dense. Ce que confie l’une d’elles à l’autre m’impressionne tellement que je le note tout de suite sur un bout de papier. « Psychopathe comme je suis, je vais dormir avec la main sur le ventre », vient-elle en effet de dire. Je n’en saurai pas plus, vu qu’elle se retourne et me lance un œil méfiant en me voyant écrire. Alors, je ne reste pas dans les parages. N’empêche, si j’étais Guy des Cars, ces quelques mots m’inspireraient un roman à succès. Je crois que j’en ai assez vu. Ah oui, un conseil quand même avant de partir. N’allez jamais dans un vide-greniers avec vos petits-enfants. Il y a trop de tentations pour eux. J’ai assisté au calvaire de quelques grands-pères. Ils veulent tout, ces chérubins. Ils crient, ils tapent du pied, ils pleurent. Un papy qui n’en pouvait plus, a même lancé cette menace : « Si tu continues, je vais te vendre ! » Je suppose qu’il ne le pensait pas. Je sais bien qu’on vend de tout dans les vide-greniers mais quand même…

Bernard Revel

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