Bernard Pivot sous le platane de Rivesaltes
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Bernard Pivot est mort en ce sixième jour du joli mois de mai. Il avait illuminé de sa présence les Vendanges littéraires 2011. Son passage sous le platane m’avait inspiré ce texte.
Le platane de Rivesaltes porte d’étranges fruits. Des fruits dont on fait les rêves. Il en reste des souvenirs qui vous hantent et finissent par vous persuader que certaines choses sont arrivées. Michel Onfray philosophant sous sa ramure devant plusieurs centaines de personnes, à qui ferais-je croire que cela a vraiment eu lieu ? L’arbre s’en fiche. Les saisons peuvent bien passer et la vie constamment s’agiter à ses pieds, que lui importe ! Il donne ses souvenirs à qui veut bien les vendanger et les emporter partout dans Rivesaltes et au-delà.
Moi, chaque année, pour un seul jour, un jour pas comme les autres, je veux être sa mémoire. Si je pouvais, je graverais les mots dans son écorce afin que les passants sachent que j’ai rêvé peut-être mais que ce rêve je l’ai vécu.
Cela se passe un samedi d’automne naissant. L’après-midi commence. La foule envahit les chaises disposées autour du platane. Un vent léger agite la voûte aux verts changeants qui domine la place sans pouvoir apporter à tous l’ombre espérée. On l’attend, lui, l’homme d’Apostrophes qui, pendant trente ans, a reçu la plupart des écrivains du siècle dernier. L’écrivain c’est lui à présent, venu parler de son dernier livre : « Les mots de ma vie ».
Il arrive, tout de bleu vêtu, se dirige vers l’arbre et paraît frêle soudain comme le roseau de la fable, lorsque, dos contre le large tronc, il s’assoit. Je sais qu’il est inquiet. Il vient de passer quelques heures dans les vignes d'Henri Lhéritier pour le traditionnel repas-cargolade avec l'équipe des Vendanges, les autres lauréats et Jean-Claude Drouot venu dire les contes coquins de La Fontaine. Il a goûté aux vins d’ici. « J’ai retrouvé, dira-t-il, le goût du muscat de mon enfance. » La tête lui tourne un peu. Il se demande s’il pourra bien répondre aux questions. D’habitude, c’est lui qui les pose.
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Il parle. Et la magie opère. Sa voix familière, sa mèche rebelle que le vent relève, son sourire, c’est bien lui. On le retrouve, on se sent bien. La cloche laïque qui découpe les heures en tranches, semble nous reprocher de ne pas voir le temps passer. S’il fallait résumer en un seul mot cette parole où nous sommes suspendus, ce serait sensualité. Lui qui a tant lu trouve à présent le plaisir dans l’écriture. Quand il parle du « frottis du poignet qui glisse sur le grain du papier », on pense à d’autres plaisirs plus intimes. Il est ainsi, Bernard Pivot, se laissant guider, au gré de sa mémoire, par les mots qui le « mettent en joie » et par ceux qui lui « causent du chagrin ». Et s’il est proche d’un écrivain, ce ne sont pas ceux qu’il cite souvent, les Nabokov, Yourcenar, Duras, pas même Colette, mais plutôt Joseph Delteil qui écrivit lui-même un « Alphabet » dans lequel je lis : « Je suis sens, et rien de ce qui est sensation ne m’est étranger ». Moins péremptoire sans doute que l’écrivain audois, il revendique « une certaine saveur »donnée à son livre par « l’ordre alphabétique du dictionnaire qui correspond au désordre de la mémoire ». Et c’est ainsi qu’à la gravité de « prière » succèdent les « quenelles de brochet » dont sa mère avait le secret.
Il proteste d’ailleurs quand on le qualifie d’écrivain. « D’une jeunesse sans histoire, il ne sort rien de bon pour la littérature », a-t-il écrit. Il n’en démord pas, prenant à témoin les enfances malheureuses de Duras et de Modiano. « Ça vous fouette le sang, ça », s’exclame-t-il avec vigueur à la grande joie d’un public conquis.
Alors, au fil des questions, Bernard Pivot lève ses défenses et laisse percer sous sa bonhomie, parfois de la tristesse, parfois des regrets. La correspondance qu’il n’a pas eue avec Marguerite Yourcenar, la mort de Jorge Semprun, les rendez-vous manqués avec René Char sont quelques-uns de ses crève-cœur. Et puis, il y a les livres, ces « putains de livres ». « C’est un aveu difficile que je fais », dit il. En lisant dix à quatorze heures par jour, « j’ai sacrifié ma vie de famille ». C’était le prix à payer. « Les livres, je les ai beaucoup aimés, mais… » Le verdict tombe, à peine atténué par un ton qu’il voudrait désinvolte : «… Mais c’était des salauds quand même ! »
Pourtant quand il parle de sa vie vouée aux livres, quand il raconte comment lui, l’ignorant ne lisant que l’Equipe, fut engagé au Figaro littéraire grâce à un « caquillon » de Beaujolais, c’est surtout le mot chance qui revient sur ses lèvres.
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Etait-ce son œil pétillant, son sourire éclatant, son sens gourmand de la formule ? Même si, comme il s’amusa à le répéter en appuyant bien sur la première syllabe du dernier mot, « vieillir c’est chiant », ce samedi-là, sous le platane, Bernard Pivot nous donna à voir surtout sa part juvénile, quelque chose qui, en lui, ne vieillit pas et qui s’appelle sensualité, c'est-à-dire, selon lui, « tout ce qui fait l’humus d’un homme et d’une femme d’aujourd’hui ». Alors, on comprend mieux pourquoi le public est resté à son écoute malgré les morsures du soleil qui envahissait la place. On ne rencontre pas tous les jours un bon vivant de ce tonneau-là !
Recevant son prix des Vendanges littéraires le lendemain, inspiré par le platane, il ajouta « feuille » aux mots de sa vie : « Il n’y aurait pas de muscat s’il n’y avait au départ des feuilles. Sans feuilles, il n’y aurait pas de livres non plus. Alors, que la feuille soit de vigne ou de papier, elle est porteuse de beaucoup de promesses : le plaisir de lire et le plaisir de boire. »
Et c’est ainsi que les Vendanges littéraires furent belles.
Bernard Revel
Dans les vignes d'Henri Lhéritier, revêtu du tablier des Vendanges littéraires pour déguster la cargolade, déambulant sur la place avec Christian Di Scipio et Bernard Revel, répondant aux questions de Marie Bardet et Bernard Revel sous le platane, posant avec les autres lauréats (Philippe Georget, Bernard Combes, Gérard Salgas et Javier Cercas), Bernard Pivot a écrit en 2011 une des plus belles pages des Vendanges littéraires de Rivesaltes.
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