Il était une fois Henri Gougaud
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Henri Gougaud s’en est allé avec ses chansons, ses contes, ses nouvelles, ses romans. Avec sa voix douce qui vous envoûtait, son soupçon d’accent de Carcassonne, la musique de ses mots. Une voix, un accent, une musique qui venaient de loin, du temps des troubadours, et que lui transmit son père Pierre, comme un trésor à sauver des griffes du temps, sous la forme d’un texte en occitan appelé « L’uelh de la font », devenu en français « L’œil de la Source ».
Les mots du père étaient un mélange troublant de naïveté et de sagesse et c’était cela, la simplicité. Pierre Gougaud parlait de ce qu’il avait vécu et de ce qu’on lui avait raconté d’un passé révolu dont on s’étonne toujours qu’il soit si proche. Il ne faisait pas bon vivre du côté de Brénac, à deux pas de la riche et industrielle haute vallée de l’Aude. Mais pourtant, on préférait crever sur sa terre plutôt que de la quitter. C’est tout un monde qui s’accrochait aux maigres céréales qu’elle portait, un monde avec ses travaux et ses saisons toujours recommencés, où le surnom caractérisait l’individu, où le pain et le lard étaient la récompense d’une lutte quotidienne contre l’aridité des sols. La misère n’empêchait ni la dignité ni le rire, le travail n’interdisait ni la fête ni l’amour. « C’était l’époque de la survie », écrit Pierre Gougaud, persuadé que cette survie-là avait le charme des choses disparues. Les vieux sont morts et la jeunesse a foutu le camp. A Brénac, Pierre Gougaud remontait chaque soir le réveil de ses grands-parents. « Si j’oubliais de le faire, il me semblerait que le cœur de tous ceux que j’ai tant aimés s’arrêterait de battre ».
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A sa façon, celle d’un artiste, Henri a toujours remonté le réveil du père. Il n’était pas un homme de lettres, comme on disait autrefois, mais un homme de mots. Dans ses chansons, ses contes ou ses romans, il les cultivait, puisant parfois dans des dictionnaires dont il dit qu’ils sont « tellement endormis qu’on y lirait des rêves ». Son inspiration trouvait non seulement sa source du côté des troubadours de la terre occitane, mais aussi dans la littérature anglo-saxonne. Ainsi, les contes des « Départements et territoires d’outre-mort »’arriverait-il font davantage penser à Edgar Poe, Lovecraft et Roald Dahl qu’à Alphonse Daudet. Gougaud crée un monde inquiétant, gouverné par des forces obscures dont l’homme n’est jamais que le jouet impuissant. Que peut-on faire contre une petite fille qui a le pouvoir de matérialiser des images ? Comment lutter contre un diable qui vous propose l’immortalité en échange d’un cœur de pierre ? Qu’arriverait-il si vous rencontriez la porteuse d’hiver ou si votre épouse se transformait en puce ? Les contes de Gougaud dont le style semble épouser la voix, sont de véritables lampées de rêve qu’on savoure jusqu’à plus soif.
« Le grand partir », roman qui m’a marqué, est une histoire d’amour entre deux hommes. Mais pas question de sexe ou de situation scabreuse. Imaginez des hommes dans une prison. Un nouveau arrive. C’est Berg. Il partage sa cellule avec trois autres prisonniers qui creusent un tunnel pour s’évader. L’un d’eux, nommé Lavoir, est une espèce de brute au cœur d’enfant. Il veut d’abord démolir Berg, mais ce dernier est un rusé. Il réussit par le seul charme des histoires qu’il raconte à émouvoir la brute et à lui être, petit à petit, indispensable. Des liens, qu’il faut bien appeler de l’amour, se créent entre ces deux hommes. Ils deviennent plus importants que la liberté.
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La véritable évasion, le « grand partir », c’est ce qu’apporte l’imagination. Tel est le pouvoir de Berg qui confie à son compagnon : « La parole est la moitié de l’homme. L’autre moitié c’est son esprit. Le reste n’est que chair et sang ». Dans ce récit, nous passons tour à tour de la vie en prison aux histoires que raconte Berg, c’est-à-dire, de la réalité à l’imagination, laquelle bien sûr est la plus forte. Elle nous empêche de devenir fou, de croire que « l’extérieur n’existe pas ».
Les personnages d’Henri Gougaud, même s’ils n’en ont pas l’air, sont des « gens trop sensibles, trop secrètement intelligents pour faire confiance à la seule logique ». Leur parole est décrite comme un organe. « Des mots informes grincent dans sa gorge » chez l’un, tandis que la voix de l’autre est « semblable à un roulement lointain de tonnerre assoupi ».
Et l’enfance d’Henri Gougaud à Villemoustaussou, son village natal tout près de Carcassonne, semble évoquée lorsque Berg « se souvient d’un bourdonnement de mouche bleue et d’un fuseau de soleil entre les volets croisé d’une vaste cuisine, d’un fil d’éblouissante chaleur tendu du ciel au carrelage rouge, près d’un évier de pierre, dans l’odeur de paille et de fumée, un jour d’été, à midi ». En le lisant, il me semble l’entendre.
Il était une fois, Henri Gougaud qui nous a appris comment remonter le réveil de nos pères.
Bernard Revel
Chanteur, conteur, poète, écrivain, Henri Gougaud est né le 7 juillet 1936 à Villemoustaussou près de Carcassonne. Il est décédé le 6 mai 2024 à Paris.
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Une intégrale de ses enregistrements sous forme d’un coffret de 5 CD est sortie en octobre 2023. Homme de radio, il a notamment participé à l’émission « Marche ou rêve » animée par Claude Villers sur France Inter.
Il est l’auteur d’une vingtaine de romans et de nombreux contes et nouvelles.
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