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Publié par Chantal Lévêque

Voix de femmes en pays tamoul

De haute lutte par Ambai

(Nouvelles traduites du tamoul, Editions Zulma, 213 pages)

Voilà un ravissant petit ouvrage à offrir à une amie ! Quel que soit son âge, je suis sûre qu’elle se délectera de ces quelques nouvelles qui racontent la destinée de plusieurs femmes, certaines artistes, d’autres non, dans l’Inde d’aujourd’hui. C’est d’abord un voyage… Un voyage au pays des épices – curcuma, safran, cardamone… Au pays des couleurs vives, celles des saris, des bijoux, des fleurs et des oiseaux. Et aussi dans une contrée lointaine qui fourmille de contes et de légendes, de rites, de codes – souvent issus de l’hindouisme - qui nous sont pour la plupart inconnus. Bien heureusement, l’auteure de ce petit recueil a la délicatesse de nous offrir en final un glossaire afin d’éviter de nous perdre en chemin.

Voix de femmes en pays tamoul

Dans chacune de ses histoires, elle a le don de faire passer des messages avec beaucoup de finesse, d’élégance, de sensualité et de poésie. Toutes les femmes indiennes qu’elle décrit cherchent à se libérer du joug d’une tradition encore tenace, d’un carcan millénaire qui les oppresse toujours : leur sort, leur talent et leur intelligence ne sont pas pris en compte.

De liberté il est question… décrite comme un envol sur des terres inconnues, mais toujours entravé par des pères, des frères ou des maris (surtout des maris) forts de leur position dominante ancestrale. Quelquefois il y a la peur au ventre, ou les affres de l’indécision dans des choix à faire, ou encore tout simplement l’impossibilité de réaliser une émancipation pourtant si fortement désirée.

Dans « Les ailes brisées », Châya, souffrant de l’oppression d’un homme laid, pingre et vulgaire, inventera des lois « dans sa tête ». En silence, elle imagine « Une loi contre le mariage des hommes au torse lisse et glabre. Une loi pour interdire le baiser aux mâcheurs compulsifs de bétel... Une loi pour confisquer leur bourse aux maris qui en serrent les cordons dès qu’ils voient leur femme poser un regard de convoitise sur un objet qui leur plait… ».

Juste un exemple : elle doit accepter que son courrier soit lu et censuré par cet homme, avant elle… Elle n’aimait pas le lire après lui, c’était comme si « le regard sec de son mari en avait tari tout le suc ». « Des larmes silencieuses frappaient si souvent à la porte de son cœur. »

Voix de femmes en pays tamoul

Chentiru, elle, pense à se réfugier dans une forêt… « mais pas à une forêt ordinaire. Plutôt à la forêt des poèmes classiques tamouls, au cœur de laquelle une eau pure comme le lait se jette en cascade entre des parois rocheuses où s’accrochent des ruches sauvages… Une forêt pour laisser derrière elle le bruit des voitures, de conversations, de pas, d’appareils ménagers. » Les rencontres qu’elle y fait, parce que si bien rendues par la prose aboutie de cette écrivain, vous amène imperceptiblement, tout en douceur, à lire entre les lignes et à découvrir cette quête du « souci de soi », de «sa chambre à soi » qui lui octroierait la possibilité de se réaliser pleinement.

Tous les arts sont conviés dans ces petites ébauches de romans, toute la beauté de la nature. Tous les sens aussi… La simplicité et la pauvreté sont de mise… La vie des femmes se résume encore et toujours à la cuisine, la couture et les enfants. La vie familiale met en exergue leur statut inférieur, pour ne pas dire parfois le déni total de leur existence. Qui pourrait dire de quand date ce dicton indien : «Elever une fille, c'est comme arroser une plante dans le jardin de son voisin» ? Une chose est certaine : si l’on se fie à Ambai, il semble encore de mise actuellement.

C’est un talent pour la poésie, la musique ou celui de savoir faire fructifier un commerce qui chaque fois sera piétiné et elles chercheront, « de haute lutte », à passer outre la tyrannie masculine. Sauf dans le dernier opus, à la structure particulièrement originale, comme une lueur d’espoir venant clore ces destinées. Une lutte, un combat… mais toujours sans violence, juste faite de patience, de dignité et d’opiniâtreté. Le chemin est long. « Tel le vent libre d’entraves… / Tel l’océan qui a vu la lune… / Telle une cascade torrentielle… / Joue sur la flûte de la vie. »

Par bonheur, il y a l’amitié entre elles, la solidarité, l’entraide. Et quelques petites transgressions fièrement menées qui nous paraissent à nous occidentales si dérisoires : chiquer du bétel ou boire du toddy (vin de palme) un soir, sur une plage…

Voix de femmes en pays tamoul

C’est par le choix de mots justes, précis et imagés (toute l’Inde convoquée !), par le talent de la métaphore (toutes ces lunes qui se reflètent dans l’eau du puits, et dans les pots qu’elle transporte, et encore dans ses mains en coupe « Tant qu’il y aura de l’eau, on y verra flotter des lunes »), par celui de la pensée profonde (ainsi la recherche de l’accord d’une vînâ -un instrument à cordes - comme la recherche de l’harmonie dans la vie, si difficile à trouver : « mais ce n’est pas quelque chose qu’on puisse capturer et garder enfermé. C’est une vague. On peut la dompter, naviguer dessus, mais elle renversera notre embarcation à sa guise, capable d’enfler jusqu’à un volume gigantesque, de se changer en écume en s’approchant de nous. Elle se concentre ou se disperse, elle va et elle vient, elle nous envoie par le fond ou nous soulève dans les airs et nous projette au loin. »… c’est par toutes ces qualités et avec un zeste d’ironie qu’Ambai nous transporte dans son univers. Avec un style, un souffle que je rapprocherai de celui de cette écrivain japonaise, Yôko Ogawa (1), parce que là aussi il y a cette capacité à nous faire voyager dans des imaginaires poétiques, empreints de douce fatalité, à nous donner à voir de véritables tableaux où la beauté affleure dans la simple réalité des choses. Mais bien sûr, sans cette revendication - à pas feutrés - d’un changement, d’une évolution.

Voix de femmes en pays tamoul

Un hommage, au passage, aux traductrices de ce bel ouvrage qui ont su faire passer le talent de cette femme écrivain. Sans elles, il n’est pas dit que le plaisir de la lecture serait aussi prenant.

Ne vous laissez pas effaroucher par tous ces prénoms aux consonances étrangères, toutes ces références aux grands noms de la littérature tamoule, aux maîtres de la musique et de la danse (lesquels, je l’avoue, n’ont pas retenu mon attention)… il faut lire doucement et se laisser emporter.

Sûr que l’on restera bluffé par la force de cette lecture aux accents non-violents et pourtant si efficaces pour comprendre la nécessité d’un renouveau. Mais celui-ci n’est-il pas aussi entre les mains des hommes ? Alors, ne pas hésiter à mettre aussi ce livre entre leurs mains, si tant est qu’ils soient sensibles à l’évolution du monde.

Chantal Lévêque

(1) Voir notre note de lecture sur Yôko Ogawa dans ce blog.

Voix de femmes en pays tamoul

Figure majeure de la littérature sud-indienne

Ambai, de son vrai nom C.S. Lakshmi, est née en 1944 dans le Tamil Nadu et vit à Bombay. Ecrivaine de fiction, elle a obtenu de nombreux prix dont le premier pour "Andhi Maalai", un ouvrage publié en 1966. Elle est une des figures majeures de la littérature sud-indienne et écrit en tamoul. C’est également une universitaire reconnue spécialisée dans le domaine des études des femmes et auteure de nombreux travaux de recherches et d’articles pour de grands journaux et revues.

Enfin, elle est la fondatrice de l'association SWARAOW (Sound and Picture Archives for Research on Women) pour la documentation et l'archivage du travail des écrivains et des artistes féminines.

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