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Publié par Bernard Revel

Didier Goupil, prix Jean-Morer 2016

Le prix Jean-Morer 2016 des Vendanges littéraires de Rivesaltes est attribué à Didier Goupil pour son roman "Journal d'un caméléon" (éditions du Serpent à plumes). Distinguant une œuvre qui illustre la formule de Miguel Torga ("L'universel c'est le local moins les murs"), le prix Jean-Morer, créé en 2010, a récompensé depuis Charles Juliet, Javier Cercas, Mireille Calle-Gruber, Marie Rouanet, Jaume Cabré et Régine Detambel.

Né à Paris en 1963, Didier Goupil a vécu à Perpignan avant de s'installer à Toulouse. Son premier livre, "Absent pour le moment" (recueil de nouvelles) a été publié en 1997 aux éditions catalanes du Trabucaire. Il a publié depuis deux autres recueils de nouvelles et six romans dont "Femme du monde" (Balland), "Le Jour de mon retour sur terre" (Le Serpent à plumes), "Castro est mort !" (Editions du Rocher). "Le Journal d'un caméléon" sortira en livre de poche en septembre en même temps que paraîtra son nouveau roman "Traverser la Seine" où l'on retrouvera Roger Cosme Estève.

Didier Goupil sera les 1er et 2 octobre prochains à Rivesaltes pour rencontrer le public et recevoir son prix doté de 100 bouteilles des meilleurs crus de Rivesaltes.

Didier Goupil, prix Jean-Morer 2016
Didier Goupil, prix Jean-Morer 2016

Quand Cosme Estève avait perdu le nord

Un type plutôt hagard, sorte de vieux christ à la tignasse grise, parcourt, indifférent aux gens qu’il croise, les interminables couloirs blancs d’un hôpital, une boussole à la main. Il a l’air paumé et tout le monde s’en fout ou sourit à son passage. Il faut dire qu’ici, les bizarres, c’est pas ça qui manque. L’hôpital est psychiatrique. Estève marche. Plusieurs fois par jour, il va du dortoir au fumoir et se perd dans le dédale. Cela ressemble à un cauchemar et cela pourrait bien en être un. Cela ressemble aussi à un roman puisque la scène sort d’un livre. C’est d’ailleurs ce qu’annonce le frontispice : « Journal d’un caméléon. Roman ». Mais dès le premier chapitre, l’homme est nommé plus précisément : Cosme Estève, personnage bien réel, artiste connu. Didier Goupil, l’auteur de ce journal qui n’en est pas un, ni dans la forme ni dans le fond, le sujet étant décrit de l’extérieur, précise dans une autre publication qu’il s’agit plutôt de « la biographie mouvementée et fantasmée du peintre Roger Cosme Estève ».

Didier Goupil, prix Jean-Morer 2016

Quand on ne connaît ce peintre que de réputation, qu’on ne l’a jamais rencontré, ce qui est mon cas, et qu’on se fie au jugement de quelques amis sûrs qui le placent au-dessus de tous les gribouilleurs de sa Catalogne natale, on se dit qu’il n’est pas meilleur moment de réparer cette lacune que celui où une grande exposition à Perpignan vient compléter le livre qui lui est consacré. Je lis l’un et j’irai voir l’autre.

Estève est-il fou ? « C’est en perdant le Nord qu’on devient bipolaire », s’amuse à répéter l’homme à la boussole. Lorsqu’il trouve enfin le fumoir, dégustant une cigarette puis une autre, il contemple le Sahara d’une affiche collée au mur. Il pense à tous les voyages qu’il a fait à travers le monde, Venise, New York, Tachkent. Et sa vie, peu à peu, défile. Ou plutôt ses vies : l’enfance à Néfiach, le collège Notre-Dame-des-Anges, le père entrepreneur en maçonnerie, coureur de bois et de jupons, et lui, jeune homme désoeuvré, fréquentant sans conviction les Beaux Arts de Perpignan, se lançant dans l’élevage de chinchillas, s’associant avec Jacques Canetti, le découvreur des plus grands talents de la chanson qui s’est retiré à Eus, pour exploiter un café dans ce joli petit village du Conflent. Folles nuit avec les branchés de la région, les artistes de passage et les filles, les filles surtout. « La barbe épaisse, les cheveux longs peignés en arrière tombant sur le col de sa tunique à fleurs, Estève circulait de table en table avec un air extatique de Christ psychédélique ». Il croque aussi des portraits, se taillant « une petite réputation de Toulouse-Lautrec local ». Une vie avec des hauts euphoriques et des bas abyssaux. Le mariage, la fête et soudain, la mort d’un enfant qui arrête tout, pousse Estève à s’enterrer puis à partir, clochard céleste errant dans les rues de Paris « pieds nus et vêtu de loques » comme Diogène.

Jusqu’au jour où il revient au pays, s’installe dans une cabane au fond du jardin familial et parcourt la montagne, obsédé par la terre qu’il piétine et pris soudainement d’une envie de lui faire la peau. Oui, c’est bien le mot. Il répand un jour des bidons de latex sur le sol et arrache la peau de la terre. Ces « Pells de la terra » séduisent un couple d’amateurs d’art. Bientôt, Cosme Estève vend, expose et reprend goût à la vie. Il refait la fête, redevient amoureux, voyage et peint sans relâche. « Au gré des destinations et des régions du monde traversées, il changeait de couleur et de peau. Sans jamais cesser d’être lui-même, il devenait un autre… S’il n’oubliait jamais tout à fait qu’il était avant tout catalan, il était dogon lorsqu’il se retrouvait en haut de la falaise de Bandiagara, marocain au Maroc, new-yorkais à New York… Et cheval mongol, délivré de toute selle et de toute bride, en Mongolie-intérieure ». L’amour d’une femme, l’ivresse des nuits, la découverte de nouvelles contrées, les grandes toiles qu’il peint et livre au public comme les peaux mortes de ses mues successives : « Estève traversait une période faste et, comme à chaque fois que cela avait été le cas dans sa vie, cela n’allait pas manquer de se terminer en catastrophe ». La catastrophe avait une belle chevelure rousse. Elle l’a plaqué. Ce sont des choses banales qui peuvent tuer. Mais Estève s’était « lamentablement loupé ».

Cafard 1 (Cosme Estève)
Cafard 1 (Cosme Estève)

Depuis, il erre dans ces couloirs. Il est pris de panique. Alors, pour ne pas sombrer, il gribouille des mots sur du papier. Comme Fernando Pessoa, l’un de ses écrivains préférés, il sent en lui de multiples identités. Elles le portent. Elles se mêlent. Il est condamné à vivre avec « tous ceux qui l’habitent ». Didier Goupil s’est glissé avec aisance et naturel dans ces peaux. Lui aussi est un caméléon. N’est-ce pas le propre de l’artiste ?

Alors, j’ai visité l’exposition. J’étais seul dans les deux grandes salles, surveillé pas une jeune femme qui tripotait son Smartphone. Seul avec Cosme Estève, ses toiles comme les pages d’un livre que je ne sais pas décrire, ses squelettes de cabanes, ses ombres et lumières, ses formes fantomatiques d’arbres, de cailloux, d’insectes, œuvres envoûtantes qui parlent de lui sans doute mais qu’importe. Seul devant ces peaux de peinture, le visiteur les fait siennes. Elles portent toutes la même mention : « Sans titre ». Une invitation à être, nous aussi, des caméléons.

Bernard Revel

Les citations en italique sont extraites du livre.

« Journal d’un caméléon » de Didier Goupil. « Biographie mouvementée et fantasmée du peintre Roger Cosme Estève ». (Le Serpent à plumes, 187 pages).

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